Usine à Pensées

 

Ce n’est pas parce que les lumières sont éteintes que l’énorme Usine à Pensées cesse son activité de production.
Les chaînes de montage s’activent et traversent des salles auxquelles les ouvriers de jour n’ont pas accès.  De ces pièces enterrées les automobilistes qui perçoivent les quelques lumières extérieures alors qu’ils longent la route de nuit, n’ont pas la moindre idée.

L’usine du bord de route, là où les camions viennent se remplir pour approvisionnement, n’est que la partie visible de la grande usine à pensées. La majeure partie des salles est en sous-sol. Le gardien de nuit sait bien que le bruit des mécaniques ne cesse pas avec l’arrêt des machines, sonné tous les soirs à 22.30.

5.30: Un bruit commun, un claquement sourd puis une longue réverbération traverse une salle presque inoccupée. Ce sont les projecteurs qui s’allument et les ouvriers n’ont pas encore pris leur service. Ils s’agglutinent aux portes automatiques, prêts à pointer.

Déjà, les premiers cartons glissent le long d’une surface métallique et passent ainsi d’un tapis roulant à l’autre. Cette dernière étape apportera la touche finale aux produits, avant leur passage en logistique où ils seront chargés à l’arrière d’un camion.

Lorsque les pensées paraissent sur cette surface caoutchouteuse, encadrée de rebords de métal, elles sont de formes diverses et sans grand intérêt. C’est l’utilisateur final qui saura leur donner leur utilité, qui les modèlera suivant ses souhaits.

Elles sont surtout le résultat des centaines d’heures de façonnage par diverses machines de précision. Les bras hydrauliques de ces sculpteurs de métal sont reliés à la grande base de données. Chacun des produits et le résultat d’une commande précise et ne peut être autrement.
Puis, sous la surface des humains, elles ont stagné, des milliers d’heures pour certaines, dans plusieurs bassins de décantation,  où les solutions chimiques leur ont donné la consistance et leurs particularités propres.

Il s’agit bien d’une production de masse au sens où quantitativement, ces pensées manufacturées sont massives. A longueur de jours et en profondeur de nuits, elles sont ainsi débitées à un rythme soutenu. Simplement, chacun des produits est l’aboutissement particulier de ses réactions  aux multiples facteurs auxquels il a été, indéfectiblement, soumis.

Sur le tapis de la dernière étape, les voilà donc qui défilent, diverses, neutres, insipides.
C’est alors qu’entre l’instant où les projecteurs du réveil s’allument et leur passage en livraison , une machine folle se met en branle.

Sans prévenir, sans ouvriers spécialisés aux commandes, elle pulvérise une peinture gluante, épaisse sur les pensées du matin.
Les voilà enduites de cette couleur criarde et vulgaire. Empêtrées dans cette colle acide, elles se déforment et tombent ainsi dans les cartons du jour, inutilisables et nuisibles.

Si le consommateur n’est pas vigilant lorsqu’il s’en saisit, il se verra à son tour coloré de cette matière visqueuse.

Le pistolet à peinture, agité par un bras articulé, s’active entre le réveil physique et la mise à jour psychologique, actualisant les données des jours précédents colorent de force. Lors de cet instant fugace, il colore une réalité neutre.
La fenêtre d’action du tireur d’acide est extrêmement courte. Pourtant, son habileté le rend particulièrement dangereux.

À l’heure où il enduit les pensées d’un revêtement amer, les ouvriers sont toujours bloqués dans d’autres pièces et n’ont pas accès aux contrôles.
Lorsqu’ils pénètrent dans la salle, l’ensemble de cette livraison des pensées du matin est déjà plastifiée, mise en carton.
il ne restera plus que la tâche d’étiquetage à accomplir puis, de leurs bras conditionnés, ils les porteront jusqu’aux camions.

Sur le carton, aucun message d’avertissement quant à la dangerosité des produits.

Il n’y a pas de ‘sale tour’ joué par un ‘petit malin’.
Pas de volonté perverse d’un ingénieur frustré par une absence de promotion et qui aurait cherché à se venger impunément.
Personne qui aurait programmé la machine de façon à saper la qualité de la production.

En réalité, il reste une machine seule, qui fait ce que font toutes les machines du monde: ce qu’on lui dit.

C’est la grande oubliée des travaux de rénovation et d’optimisation qui ont eu lieu ces derniers temps.
Ils visaient à mettre en adéquation les modes de production avec la vision des dirigeants et à façonner les produits de manière à correspondre aux attentes du marché. Le logiciel pilote du pistolet à peinture n’a pas été actualisé.

En dépit du décalage potentiellement catastrophique entre l’intention du patron et le résultat obtenu, il continue à vaporiser cette peinture au plomb aux couleurs bruyantes, en reflétant le fonctionnement d’une autre époque.

Depuis, le PDG de l’entreprise possédant ces moyens de production a visité chacune des salles et, entouré de ses équipes d’experts, il a cherché à mettre à disposition du monde des produits respectueux des différents environnements: écologique,visuel, sonore et psychologique.

Ensemble, ils ont œuvré à façonner ensemble des pensées utiles et psychodégradables.

Reste le pistolet mal calibré, qui semble prendre un malin plaisir à gâcher une si belle démarche.

Il faut attendre encore un peu que les derniers retours des consommateurs portent ces faits à la vue des équipes. Les informations souligneront le décalage entre l’intention et le résultat.

Cette stratégie d’alignement éthique de l’entreprise s’inscrit dans une longue durée, seule garante d’une protection contre les revirements immatures.

Elle repose surtout sur la confiance du patron et de ses équipes dans le bien-fondé de la direction qu’ils ont choisie.

Un jour, un ingénieur ingénieux réalisera que le logiciel pilote n’est pas à jour. Ce n’est rien du tout. Un ajustement de quelques minutes tout au plus.

C’est pour cela que, chez certaines personnes les modifications sont si spectaculaires.
C’est pour cela que d’autres croient qu’il ne se passe rien.
C’est également la raison pour laquelle,  certains parlent d’éveil ‘graduel’, et d’autres d’éveil ‘subit’.

Les premiers connaissent la maturation dans les cuves profondes, et assistent aux discussions stratégiques des équipes dirigeantes.
Les seconds n’ont vue que sur les résultats de l’ultime mise à jour du logiciel.

Franck

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