« Alors comme ça, vous voulez du challenge?! »

La pleine conscience est certainement un remède à toutes les applications de smartphones, et principalement celles qui prétendent aider à son développement.
L’assistance à la pleine conscience est un écran de plus entre la conscience et le monde.

Petits bambous, moines mignons, bols chantants numériques, et autres clochettes infantilisantes…autant d’embûches sur le chemin de la pleine conscience réelle.

Elles sont à la vie menée sans attention ce que la Nicorette périmée est au fumeur compulsif.
L’effet collatéral de ces outils numériques est un temps qui s’enfuit, passé sans être pour autant investi.

La pleine conscience, et c’est ici le propos central, est sans aucun doute, le remède parfait et radical à l’ennui.
A tel point que pleine conscience et ennui sont mutuellement exclusifs — dès que l’un ou l’autre commence à apparaître, il inhibe de facto l’apparition de l’autre.

Il existe une sphère de pratique au sein de laquelle pleine conscience et ennui disparaissent tous deux.

L’une et l’autre de ces formes d’existence
Font place à l’existence qui les sous tend l’une et l’autre.

Le nom même de pleine conscience n’est pas satisfaisant. Cette appellation porte en elle les germes de son effet limitant.

‘Pleine’ tend à renvoyer à une satisfaction de remplissage. Cette fonction est assez proche des logiques de consommation que l’on trouve dans le terme anglophone qui traduit, non sans cynisme, le français ‘épanouissant’: Fulfilling...Est donc épanoui celui qui est rempli des objets qu’il a consommés.

Cette perspective peut alors expliquer le succès fulgurant rencontré par la pleine conscience, ainsi que le pouvoir marketing merveilleux de la déclinaison qui la caractérise: promener son chien en pleine conscience, le jogging en pleine conscience, l’éducation en pleine conscience, passer la serpillière en pleine conscience, insulter son voisin? Oui, mais en pleine conscience.

Cette définition nous confine dans l’approche de filtres que nous décrivions plus haut. La pleine conscience reste toujours ce qu’est une application pour smartphones: quelque chose qui s’insinue entre nous et le monde.

‘Conscience…’, traduit en anglais par un rebutant ‘mindfulness’...ne trouve pas davantage grâce en ces lignes.
Plusieurs alternatives ont été avancées depuis nos contrées occidentales.
Jack Kornfield parle simplement d’ ‘attention’, quand un maître familier parle de ‘pleine présence’…
L’aspect le plus problématique avec les termes de mindfulness (du fait que ce terme provienne des terres conquérantes), est l’hégémonie qu’un usage abusif lui a conférée. Il est peut-être nécessaire de rappeler qu’il s’agit d’une traduction parmi d’autres.
Tout bon linguiste peut certifier que traduttore traditore, transcrire, c’est trahir. La traduction, immanquablement, ampute.
(En cela, l’acte de traduction est une merveilleuse approche de l’insatisfaction inhérente aux outils langagiers. Thème ou version, nous sommes toujours dans le compromis, dans le pis-aller.)

En effet, le terme ‘mind’, en anglais est également utilisé pour traduire ce qui relève de la sphère de l’égo, du mental (monkey mind)…Mindful(ness) semble alors indiquer qu’il s’agit de doper cette fonction de notre ‘mind’ jusqu’à ce qu’elle soit ‘full’

Nous somme très loin des significations originelles: SATI (pali) ou SMRTI (sanskrit).
C’est la version pali de ce que nos appelons ‘pleine conscience’.

En restant sur la note exotique que permet ce détour par la langue historique du bouddhisme, nous pouvons en profiter pour constater qu’il ne s’agit pas simplement de pratiquer ‘sati’.
Il faut en effet y accoler ‘samma’. Sur l’Octuple Sentier, la pleine conscience est le septième embranchement. En prenant place dans l’arsenal du Bouddha, elle devient ‘juste’ ou ‘correcte’.
Cela signifie qu’il faut qu’elle s’harmonise avec la réalité qu’elle cherche à embrasser.

Il ne s’agit pas d’imposer une méthodologie de force. Inutile alors d’entrer dans ces logiques de formations à la pleine conscience, où les outils se superposent — contre quelque menue monnaie — dans l’esprit des stagiaires, qui une fois sortis de cette bulle factice de formation, s’en iront humer la mandarine tels des paresseux mâchonnant une feuille l’après midi durant, allongés dans un arbre de la jungle équatoriale.

Le sens sous-jacent, au delà des interprétations vernaculaires et des différents plis et replis de l’histoire bouddhiste est celui ci: se rappeler, se souvenir.

Se souvenir….

…que l’ensemble de ce qui nous berce et constitue l’océan de nos expériences n’est qu’un jeu, une projection hyper réaliste, ultra crédible.
(cf Quand j’oublie que la Vie est un Jeu )
Se souvenir ne signifie donc pas cesser d’interagir avec cet environnement. Au contraire , il s’agit de se mouvoir en connaissance de(s) causes.

L’origine du mot sanskrit SMRTI (version en sanskrit) souligne l’objet du souvenir: ce dont nous nous rappelons, c’est à dire l’ancrage, l’amarrage, la position intérieure à partir de laquelle nous entrons dans le monde. Une fois l’ancre de la smrti plantée dans le sable, elle n’immobilise pas le bateau. Elle assure qu’il ne se laisse pas emporter, tout en lui laissant absorber les remous causés par les vagues des autres navires qui traversent le large.
L’ancre permet au navire d’initier une phase d’observation.

Les autres embarcations, leur frénésie, leur ignorance des profondeurs de la mer, leur conviction que déchirer la surface en vitesse et piller les ressources poissonnières suffit à faire d’eux les maîtres des océans…
Elle permet la prise de conscience du navire en tant que navire et représente le point de départ à toute considération sur ce que cela signifie vraiment d’être un navire.

Alors toute parole prononcée depuis un lieu où l’on ne ‘se souvient pas de ce dont il faut se souvenir, perd sa teneur. Elle fond, au soleil de sati.
Elle mérite sûrement d’être entendue, mais il conviendra de la recevoir pour ce qu’elle est: des mots hurlés depuis la mousse chaotique du sillage, ou prononcés par un capitaine qui barre à gauche, à droite, au gré des vents du mental.

Sati, c’est habiter le sas au sein duquel chaque situation peut être observée pour être réellement vécue.

Il s’agit bien d’une conscience accrue: nous nous remémorons, en permanence, seconde après seconde que le rêve est un rêve.
Avez-vous déjà fait cette expérience délicieuse qui consiste à rêver tout en étant conscient que le champ d’expérience est un rêve?
Le rêve est alors vécu en toute lucidité. Il ne cesse pas d’être un rêve pour autant, mais son expérience est totalement transformée.
Par samma sati, elle devient source de joie.

Source de jeu aussi….le challenge ultime.

C’est cet aspect qui, je trouve, est le plus vivifiant, le plus séduisant.
Cette caractéristique permet une approche ludique de la « pleine conscience » qui n’est pas assez soulignée dans nos contrées où, pour justifier d’une pratique, on met en lumière les gains de productivité ou les avantages concurrentiels qu’elle permet.
Elle constitue pourtant une excellente amorce à la pratique.
Egalement, il n’y a pas de défi plus total. Aucun saut en parachute, aucune plongée dans les profondeurs des lagons, aucune échappée sauvage dans d’hostiles forêts ne peut concourir avec l’amplitude de l’expérience de conscience directe.

 

J’ai à l’esprit une parole du Bouddha, ici citée de mémoire donc sans prétention à l’exactitude:
-Je préfère vivre une journée pleinement, en étant totalement conscient, que dix mille ans en abordant les événements sans conscience.

Chaque événement de la vie, abordé tranquillement depuis la plateforme de sati devient à proprement parler un événement.
Il n’y a plus de place pour l’anodin, l’incolore, l’ennuyeux.

Et le plus incroyable des événements de la vie est le non-événement.
C’est incroyable ce qu’il se passe lorsque rien ne se passe.

Assis en zazen, la somme infinie des manifestations
S’apprécie et ne se calcule pas.

Amateurs d’endorphines, d’adrénaline, d’excitants en tout genre, vous qui prétendez aux grands frissons, les agités du tableau de résultats, les pyromanes de chandelles par les deux bouts,  vous n’êtes réellement que des petits joueurs.
Un quart d’heure de testostérones, trois petits sauts….et puis plus rien.

Pendant que vous argumentez, commentez, cliquez, likez, partagez, déblatérez, affirmez, contre argumentez, plan-de-carriérez, criez, encouragez, candycrushez, engloutissez,  transpirez, pariez, stratégisez, inculquez, élevez, dressez, hotelbookez, comparez…

Le grand frisson est là,
A portée de coussin.
Le grand frisson est là,
Et vous n’y êtes pas.

 

Franck

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