Ecoute le Maître

Assis en zazen, c’est comme cela que le maître enseigne.
Seul, en posture il éclaire les impostures. 
D’une main, il offre à voir l’étouffement qui résulte de mes inconséquences.
De l’autre, il ouvre la fenêtre vers les prairies sauvages.

Faut-il, pour les vertus d’un semblant de consensus mou et de paix superficielle, que je simule la cécité lorsque se font jour les impostures de mes contemporains?
Et que, par la même occasion, je m’incline comme il semble de bon ton de le faire, devant le discours d’une soporifique doxa quand elle fait éclater sa bien-pensance à longueur de défilé des tissus honorifiques?

La paix que les tenants d’une certaine orthodoxie prétendent rechercher ne représente rien d’autre que le substrat contextuel permettant l’entretien du règne de l’ignorance.

Elle sévit, drapée dans le moelleux d’une compassion grossièrement feinte et cajole autant les errements des ouailles qu’elle renforce l’égo bouffi de ceux qui la prêchent, l’air de ne pas y toucher, l’humilité — dorée — en bandoulière.

Pourtant, il n’y a qu’à écouter.
Assis en zazen, le maître enseigne.
Il me questionne ainsi: « Pourquoi t’assois-tu? »
Il me donne alors d’observer les jeux de pouvoir et les machinations qui se trament avec plus ou moins de subtilité.
En moi, elles se disputent des bouts de territoire.

Le maître poursuit: « Attends, encore quelques minutes. »

Mais la guerre fait rage au dedans et il conviendrait de cesser de suite cette assise pour se mettre à l’abri au dehors, dans le quotidien.
Tout s’arrête soudain. 
La guerre fratricide que j’entretiens, les armes qui se négocient, et les protagonistes belliqueux, apparaissent se disputer quelques billes futiles dans le fond d’une cour d’école lointaine.

Faut-il, pour ne pas écorcher les stratégies pathétiques, bricolages, rafistolages et bouts de ficelle en tout genre, dans les navires qui croisent mon chemin, que je cesse de persifler depuis mon tas de planches, d’ où je flotte en légèreté?

Faut-il que je renonce à leur signaler — non sans espièglerie joyeuse — que les îles vers lesquelles ils se dirigent en bombant le foc comme des pingouins, sont arides, hostiles et dénuées de poissons?
Je le sais, j’en reviens, mon navire est détruit.

Assis en posture, je commence à écouter le maître.
« Laisse faire », dit-il.
« Laisse aller se noyer, laisse les consciences agencer leurs montages illusoires et le recouvrir ensuite de toutes les parures de fausse humilité.

A bord de leurs navires, ils ergotent dans le confort de l’entre soi. Ils se sont laissés leurrer par le brillant des yeux des femmes, lorsqu’ils quittaient le port. Et les pauvres matelots qu’ils sont parvenus à recruter leur servent du ‘Monseigneur’, du ‘Vénérable’, du ‘Maître Zen’, ou du ‘Roshi’…
Même si ceci attire cela, si ceux-ci dépendent de ceux-là pour entretenir leur écosystème boiteux, cesse donc de crier contre le vent.

Car le vent qui gonfle leurs voiles souffle bien trop fort et depuis bien trop longtemps pour qu’ils puissent t’entendre.

Écarte-toi plutôt. Ne vois-tu pas comme ils vont vite. Si tu persistes à hurler ainsi, ils te fracasseront. Sans même s’en apercevoir, leur poupe fendra les quelques planches qui te servent à flotter au soleil. »

Je trouve étrangement douces les quelques vagues qui suivent leur passage bruyant à proximité.
Elles me bercent un peu, et c’est en souriant que j’attends celui d’entre eux qui, d’ici quelque temps, ramera par ici, à plat ventre et l’œil scintillant sur une planche de bois.

Je lui parlerai du soleil qui nous sèche la peau et des bancs de sable, par là-bas, où les palmiers discrets abritent les rêves de nuit.
Nous parlerons ensemble des jeux sociaux et de la compassion.
Au loin, nous regarderons passer les bateaux.

Et s’il commence à trop écouter mes tournures de phrases, qui — faut-il encore le rappeler? — ne sont qu’un colorant joueur pour l’espace et le temps, je lui dirai de s’asseoir, tout simplement, et d’écouter le maître.

Franck Joseph

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©FJ luillet 2018
Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

 

6 commentaires

  1. Bonjour,
    Un jour, j’ai entendu cette voix intérieure me dire : tout vrai disciple aura tout de même son enseignement y compris celui d’un faux maître. Parce qu’en fait, il n’est pas de bon ou mauvais maître. Laver des toilettes publiques est aussi un apprentissage. Bon… Je souris. Quand bien même, il s’agit d’une vraie histoire. Le maître est en nous… Partout, partout… Ce qui est à l’extérieur (en apparence) n’est qu’un prétexte pour rencontrer le maître en nous. Or, il est dit que trouver son maître est plus difficile que de trouver Dieu. Le maître est le souffre rouge. Merci pour vos écrits. Merci d’être. Nous sommes tous qui nous cherchons. Et ce que nous cherchons nous le trouvons. Car, c’est lui qui nous cherche en vérité.

    J'aime

    1. Bonjour,
      Merci pour votre message et vos lectures.
      « Oui… Ce n’est pas nous qui cherchons. Mieux vaut pour nous que nous ne nous agitions pas trop.
      Excellente soirée à vous et au plaisir d’échanger et de vous lire, sur l’un ou l’autre de nos blogs..
      F

      Aimé par 1 personne

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