La Question de Celui

Un bout de ficelle dépasse du plancher.
Assis, je n’ai rien à faire…autant tirer dessus et voir si quelque chose est noué à l’autre bout.

Ce sont ces idées en boucle dans la marmite de mon esprit.
Elles y font tant de bulles qu’elles m’éclaboussent un peu.
Quand j’y prête attention le thermostat diminue et les brûlures cessent.
De quoi s’agit-il donc?


« L’autre va réussir, j’en suis convaincu. »
ou
« Je n’arrive pas à croire qu’il ait pu connaître une telle gloire. »
ou
« Comme je souhaiterais avoir la vie qu’il mène… »

Le succès de l’autre, passé ou à venir, réel ou fantasmé est à l’origine de la souffrance ressentie aujourd’hui. C’est ce que je peux voir, de là où je me trouve.
Mais est-ce vraiment le cas?
En s’attardant quelques minutes autour de ce sujet, je m’aperçois que ce n’est pas la réussite de l’autre qui me dérange. C’est que je ne réussisse pas.

A peine prend-on conscience de son propre désir de succès, que l’emprise que celui ci exerce en demeurant tapi dans l’ombre, commence à décroître. C’est presque trop facile.
Tant qu’il reste à l’écart de la lumière de la conscience, il complote contre les autres et instrumentalise toute une gamme d’événements pour renforcer son pouvoir et tendre toujours plus vers le monopole.
Frappé par la lumière de l’observation en méditation, l’emprise commence à fondre. Si fier à bras dans les arrière-coulisses, voilà mon désir sur le devant de la scène.
Gauche, pleutre, empêtrée dans ses explications il finit par se taire et se fondre dans le décor.
Ok. Et alors?

Et alors, l’esprit cesse mécaniquement de s’atteler aux visions de l’autre et de ses succès rapportés par lui ou bien nourris par moi.
Subitement, il ne m’importe absolument plus. Son pouvoir de séduction disparaît, ainsi que la proportion de l’espace psychique que ces préoccupations occupaient.

Parallèlement, je réalise l’ampleur de ces activités intérieures.
Jusqu’alors j’en aurais été bien incapable.
Difficile, en effet, d’évaluer la superficie d’un bassin dans lequel on se baigne.

Une fois ce désir personnel noté, je cesse d’être corrélé au succès d’autrui et des représentations que j’en ai.
L’espace entre lui et moi peut alors se combler.
Ce n’est plus l’envie qui le remplit, mais la joie.
La grande joie de ma liberté, la grande joie de son bonheur.

On pourrait très bien en rester là, c’est une belle histoire.
Mais ce serait quant même un peu tristounet.
Et puisque nous sommes encore ensemble en ce moment si vous lisez ces lignes, autant continuer non?
Après tout, on s’amuse bien…Et qu’y a-t-il d’autre à faire que de ne rien faire et voir les ficelles nouées s’émanciper.

Continuons.
– j’éprouve ce désir de succès personnel,
– je perçois qu’il conditionne la souffrance consécutive au succès de l’autre.
Ce n’est pas tout que de cesser de désirer le succès pour soi même. C’est rafraîchissant, on respire à nouveau. Un peu d’huile dans le moteur, et un peu d’air dans les vieilles pièces de la maison.
Tout cela est très bien, mais il s’en faudrait de peu pour que nous détournions le regard et repartions à nos activités. C’est sans compter sur notre appel profond à l’authenticité.

Toutes ces années passées à prétendre que ça ira comme ça, toutes ces fois où nous nous sommes convaincus que ‘ça ne fait même pas mal’, que ‘c’est pareil pour tout le monde’ et que, ‘de toute façon, c’est ça ou rien…’
A force de mettre si profondément la tête dans le sable, on finit par ressortir de l’autre coté. Et là, ça fait tout drôle.

La question qui se pose est la question de celui.

Celui qui souhaite quelque chose pour lui-même.
Ici, c’est une forme de succès. Ailleurs, ce sera reconnaissance, tendresse, responsabilités, talents, maîtrise, contrôle, possessions…
Toujours et partout le sens où s’oriente « celui » est expansion, protection, confirmation.

Est-ce le sens que l’on donne à nos vies ?
Est ce qui se joue dans ma vie ? A moins d’avoir l’opportunité de l’observer, oui.

Circularités et étouffements, jusqu’au jour où se pose la question de celui.

La souffrance que nous constatons lorsqu’il opère fébrilement est une réalité ressentie, constatée, irréfutable.
Peut-on faire sans celui ?

Il faut que celui ci devienne notre ami.
C’est la peur qui l’agite. La peur de disparaître.
Il ne fait pourtant rien d’autre que de disparaître.

Il peut être rassuré. Il peut voir qu’il ne peut disparaître,
Puisqu’il n’a jamais vraiment existé.

Se sentir enfermé et courir en tout sens
En hurlant qu’on étouffe
Qu’il faut nous libérer
En étant au milieu
Des plaines et des forets.

Une autre question vient alors balayer celle-ci :
Quel peut être celui qui pose la question de celui ?
Pourquoi questionne-t-il ainsi ?
Quelle force pousse à l’éclosion ?

Franck Joseph


©FJ sept 2018
Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

 

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