Paroles pour qui tu sais.

Il ne dut pas chercher longtemps pour l’apercevoir.
Seul, au bout du sentier tracé par les feuilles mourantes, il était assis sur la grosse pierre. A n’en pas douter, ce n’était pas les bras d’un homme qui l’avait disposée ici, au beau milieu de nulle part.
Les pierres vivent longtemps,  on ne sait pas vraiment ce qui faisait le paysage il y a 2000 ans. Elle semblait rester là, comme un témoignage volontairement imprécis, rappelant à ceux qui la croisaient et s’interrogeaient devant une telle incongruité, que ce qu’ils voyaient était pénétré de mystère et que les questions sur l’avant, le pourquoi, le comment, pouvaient bien flotter dans l’air sans espérer qu’on leur réponde.
Cette grosse et improbable pierre rappelait au vieil homme que les questions ne sont le plus souvent pas la question.

Le sage savait que le disciple, depuis son trône de granit, l’entendait approcher.
Il ne fit rien pour accroître sa discrétion. Précisément, son but était de rompre la solitude de l’homme. Il connaissait ses outrances et avait eu vent de l’incident auprès des autres membres de la communauté.
Il connaissait mieux que quiconque les vents nouveaux qui sévissent en son âme, ceux qui, une fois encore avaient gonflé sa grand voile, lorsqu’il fit cette intervention fracassante dans la discussion de ses amis.

L’un d’entre eux, le plus cultivé, parlait fort et semblait enseigner l’un des aspects historiques qui avait mené à ce que les rituels se déroulent de la façon dont ils se déroulaient. Celui ci balayait, avec ce qui apparut à John être la pire des condescendances, les quelques arguments et questionnements que le reste du groupe, subjugué par l’élocution et l’élégance de l’un des leurs, osaient apporter.
John le vit, revêtu de ses atours. Il fut happé par la bêtise hurlante d’une telle scène et pénétra la conversation de manière fracassante.
Avec les conséquences que le maître avait pu appréhender…

Il les connaissait doublement: par les propos rapportés des plus jeunes du groupe, totalement interloqués par la force, la profondeur du verbe de John. Cela leur avait semblés être une version grandeur nature d’un des récits qu’ils avaient pu lire, l’un de ceux que la Chine mythique sait planter en nos esprits.
Surtout, il connaissait celui qu’il avait lui même été dans sa jeunesse.

Après quelques secondes de silence, pendant lesquelles John ne leva pas les yeux vers le maître, ce dernier l’interrogea:

-« Si la liberté est profondément ancrée en toi,
Après qui aboies-tu ainsi?
Contre quelle servitude as-tu besoin de t’insurger?

C’est la fragilité de cette liberté qui te pousse à te comporter en grand défenseur des herbes folles et des prés sauvages.
Tu le sais pourtant, la liberté n’a pas besoin de toi.
Toujours, et en tout lieu, elle s’exprimera.
Au fond du cachot, le condamné écrit  des vers.
Dans la plus stricte des obédiences, de la plus rigide des traditions,
Se trouvera toujours un moine errant pour vivre libre.

Qui cherches-tu vraiment à réveiller par tes propos et tes attitudes ? »

John resta silencieux. Il maintenait le regard bas, non qu’il simulât une sourde oreille aux mots de son maître, mais il écoutait depuis plus loin que les yeux ne peuvent refléter.
Il savait aussi que les questions d’Elias n’appelaient pas de réponse. Leur entretien se situait à un autre niveau.

-« Contre qui hurles-tu? Qu’as-tu si peur de voir disparaître?
Ne serait-ce pas la porte de ta propre cellule que tu t’obstines à maintenir ouverte ?
En quoi cela t-importerait-il s’il n’y avait pas de serrure à la porte ?

Il n’y a plus de serrure.
Il n’y en a jamais eue.

Personne ne peut étouffer l’esprit. Aussi épaisse que soient les tas de cendres, celles-ci ne peuvent éteindre la nature divine qui irradie du dessous.
Ces cendres-ci n’ont pas de prise sur cette flamme-là.

La paix en ton cœur ne peut être asphyxiée.
Tu dis que tu le sais, mais tu ne me crois pas. Je le vois bien.

C’est ton angoisse qui remplit la pelle que tu enfournes dans le tas de cendres avant de les jeter au visage du premier passant qui marche en costume sur le trottoir.
Tu fais tout cela de peur que la flamme ne s’éteigne.
La liberté….Ecoute moi maintenant ! »

L’air changea subitement de densité. Il eut semblé que les deux hommes venaient de glisser dans un autre monde, où l’on respirait mieux, où la pesanteur était moindre.

« …La liberté c’est la vie.
La même force donne deux mots différents.
Tu crains de manquer d’air, de mourir dans le cercueil des traditions, celui-là même qu’on te présente comme le berceau d’une vie nouvelle.
Tu n’y crois pas. Souvent, tu as eu l’occasion d’apprendre que le berceau peut sans prévenir faire place au cercueil.
Tu le sais mieux que quiconque. Ce qui se joue en toi, je te le dis: c’est la crainte de l’étouffement.

Que reste-t-il de toute cette force de vie? Tu t’agrippes encore aux dernières poches d’air pour quelque secondes de plus à essayer, essayer, essayer… de passer, de pousser, de se hisser là où l’on pourra enfin sentir la fraîcheur de l’air sain, où l’on fera confiance. Où les berceaux ne deviennent pas des cercueils.

Être là comme par erreur, inconfortable et imposteur.
C’est l’imposteur que tu crois être qui dénonce celui que tu crois voir.
Ouvre les yeux sur le premier et tu aimeras le second.

La vie est tellement large, qu’elle inclut la non-vie.
Ainsi, vois-tu, tu ne peux pas mourir.

La liberté est tellement vaste qu’elle abrite la non-liberté.
Regarde, l’enfermement n’existe pas.

La posture est tellement souple qu’elle enrobe l’imposture.
Souris, tu ne peux être que ce que tu es. »

Le maître poursuivit son chemin, l’air joyeux, comme au travers du disciple et de la pierre.

 

Franck Joseph


©FJ oct 2018
Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

2 commentaires

    1. Bonjour Ingrid, Merci pour ton commentaire..
      A prendre en exemple, en effet.
      Comme souvent, je me sais le premier destinataire de ces textes…
      A bientôt, ici ou là, ou sinon là-bas.
      F

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