Bodhisattva: Parce qu’il n’y a rien d’autre à faire.

En préambule, voici le rappel des 4 vœux du Bodhisattva:

Si nombreux que soient les êtres sensibles, je fais le vœu de les libérer tous.
Si nombreux que soient les illusions, je fais le vœu de les vaincre toutes.
Si nombreux que soient les Dharmas, je fais le vœu de les connaître tous.
Si parfaite que soit la voie du Bouddha, je fais le vœu de la réaliser.

Récités comme ceci:

« Shu jo muhen sei gan do
Bon-no mujin sei gan dan
Ho mon muryo sei gan gaku
Butsu do mujo sei gan jo »


Ce sont les 4 voeux que l’on récite dans le bouddhisme,
Du moins dans le Bouddhisme Mahayana,
Au moins, dans le Bouddhisme Zen,
C’est à dire dans le dojo où je pratique,
Du moins, lorsque j’y suis,
Il arrive parfois que nous les récitions.

Voilà ce que je peux dire.

Contrairement à ce qu’un œil pressé pourrait percevoir du titre de cet article, être bodhisattva n’est pas suggéré ici comme un remède à l’ennui ou un palliatif à l’oisiveté mondaine: « plutôt que de continuer ainsi à me languir entre cocktails, petits fours et canapés, je me ferais bien bodhisattva, moi…Ça en jette, non? En tout cas, ça se remarque. »

Les êtres sensibles sont innombrables. Je fais le vœu de les sauver tous.

Bon, vu comme ça, il y a de quoi s’occuper, c’est sûr.
Mais si l’on s’approche davantage, que l’on observe les implications d’une telle déclaration, on s’aperçoit rapidement qu’il s’agit de bien d’autre chose que d’un terne ânonnement rituel, marmonné parce c’est ce qui se fait dans la voie que nous suivons, au dojo où l’on se trouve.

La seule chose à faire… qui ait du sens

Non. Il n’ y a rien d’autre à faire qui ait du sens,
Rien d’autre qui ne soit une expression du chaos,
Rien d’autre qui ne concourt à perpétuer l’illusion

Mieux: c’est la définition même de sens. Tout autre sens est un égarement.
Lorsque nous considérons notre vie, nos vies,
Qu’y a-t-il d’autre à quoi nous pourrions la consacrer ?
Qu’est-ce qui peut être suffisamment conséquent, cohérent ou rétributif ?
Qu’est-ce qui pourrait outrepasser ce souhait : sauver les êtres ?

Rien d’héroïque, cependant.
Si tout le monde est un héro, qu’est-ce qu’un héro?
La méditation donne à voir que tout autre sens que peut prendre la vie, n’en est simplement pas un.

La seule chose que nous puissions faire, quoi que nous fassions

Réaliser la voie du bodhisattva, c’est précisément la seule façon d’exister.
C’est une bonne nouvelle. Avant de découvrir cet unique chemin, des millions de soubresauts directionnels sont possibles.
Puis le chemin se découvre. Il n’a pas bougé, il attendait que nous l’empruntions.
L’emprunter, c’est le parcourir. A l’état de voie totale, parachevée il existe déjà en nous.

Ni point A ni point B.
Ni temps pour parcourir, ni parcours.
Alors, nous n’empruntons pas le chemin
Nous sommes le chemin

Et quand Jésus dit: « Je suis le chemin »,
Ne fait-il pas état de l’absence d’un tel chemin, de l’inutilité de le chercher (ailleurs qu’en nous, autrement que déjà parcouru) ?
Tout de suite, on respire plus qu’avec l’étouffante affirmation de l’impossibilité de toute voie alternative.

Les vœux du bodhisattva éclairent la conscience. Quand la conscience s’illumine, les vœux se prennent, que nous les prononcions dans un dojo, ou pas.
Que nous soyons bouddhistes ou pas.
Que nous suivions une tradition ou pas.

Lorsque les vœux ainsi naissent de la conscience allumée, les êtres sont sauvés.
Les illusions se déracinent, les dharmas se font connaître et la voie du Bouddha se suit.

Ce n’est ni un chemin, ni une voie, ni un plan en quatre étapes.
Ni un plan en une seule étape. Ce n’est pas un plan du tout, mais une réalité.
Ce n’est pas une récitation ésotérique censée enclencher un quelconque développement dans les sphères invisibles et permettant l’accès aux étapes plus subtiles, plus avancées du chemin.
La prononciation est éveil.
L’amorce de prononciation également.
La non-prononciation est éveil.

Voilà, on ferme.
Merci et au revoir.

La nature de Bouddha s’égrène en chacun de ces êtres innombrables.
Il n’en est donc aucun qui ne soit déjà bodhisattva.
Il n’y a rien d’autre à faire signifie littéralement que nous ne pouvons pas ne pas être bodhisattva, et, que nous l’actualisions ou pas, totalement ou pas, durablement ou pas, nous sommes déjà bodhisattvas.

Sauver les êtres en souffrance est notre nature et ce n’est pas parce que nous nous agitons dans tous les sens, générant par là même un surcroît de souffrance que notre nature s’éteint pour autant.

Les illusions sont infinies.

Déjà, pourtant, nous les déracinons. La réalisation d’un seul de ces vœux vaut et implique la réalisation des trois autres.
Cette logique de résonance fractale s’applique aussi à l’intérieur même de chacun de ces vœux.
Une seule illusion déracinée, vaut et implique le déracinement de toutes les illusions — aussi innombrables soient-elles.

De même, avec un seul aspect du Dharma perçu, s’aplanissent devant nous les mystères insondables du Dharma tout entier
De même, un seul enseignement du Bouddha reçu équivaut à l’intégration de la totalité des propos de Shakyamuni.
Un seul être sauvé…

Il est en nous une terre, que d’aucuns appellent « pure », un royaume que certains disent « des cieux », une vacuité.
Là,
Les êtres sont sauvés
Les illusions déracinées,
Le Dharma réalisé
La Voie suivie.

En ces temps Mappo où, nous dit-on, le Dharma décline, la question que vous vous posez peut-être déjà était, il y a environ 800 ans de cela, sur les lèvres de Maître Dogen.

-Si « tout est accompli », si je suis déjà un bodhisattva, pourquoi devrais-je alors prendre les vœux et les mettre en action dans le monde?

(Il est intéressant de mettre en regard de ces considérations la parole de Jésus, ici entre guillemets, que, selon les évangiles, il prononça au moment précédant sa mort et sa résurrection — en nous.
Serait-ce si abusif d’y voir une expression de sa (notre) nature profonde?
C’est là un écho au pragmatisme empirique de l’expérience de cette nature.
Rien ne peut ne pas être accompli. Donc, de fait, tout est accompli.)

A la question de Dogen, la réponse est peut être silencieuse. La question ne se pose pas.
Ou plutôt, elle ne se pose plus.

Sous une forme dialoguée et reformulée, cela pourrait ressembler à:
-Pourquoi devenir bodhisattva si je suis déjà bodhisattva?
-Tu es déjà bodhisattva, la question ne se pose pas.

Elle ne se pose plus. De par ta nature, tu sauves tous les êtres. Désolé, c’est raté. Pour se la couler douce, il faudra repasser. Tu ne peux plus passer ta vie entre le frigo et le canapé.

Tu ne peux pas ne pas aimer
Tu peux passer ou perdre ta vie à te questionner,
A chercher à savoir s’il ne serait pas inutile ou préférable
De faire tel ou tel choix, d’adopter telle ou telle stratégie…
C’est ta stupide liberté.
Pendant ce temps, et au delà ,
Tu ne peux pas ne pas aimer.

Tu peux haïr, en vouloir, jalouser
Nuire, mentir, salir, vilipender,
C’est ta bravache liberté.
Mais tu en souffriras
Tu t’éloigneras de ce que tu es.
Je te le dis: tu ne peux pas ne pas aimer.

Au milieu de l’obligation viscérale de bonheur nous avons toute la liberté de souffrir.

On incrimine souvent le bouddhisme à ce sujet. On le dit centré sur la souffrance.
Mais qu’y-a-t-il d’autre à regarder? Sans cette perspective profonde, jamais aucun élargissement ne peut se produire.

Souvent, vers huit/dix ans, je faisais ce constat en regardant le ciel étoilé :
Quel centre d’intérêt, quelle passion humaine, quelle activité n’est pas totalement écrasée par la grandeur du cosmos.
Armé d’un tel argument, je confrontais les miens en leur disant:
-« Tu vois, tu aimes l’histoire, tu es passionné par Napoléon ….Qu’est-ce que ça vaut par rapport à l’immensité de l’univers? »

Je déclinais ainsi la passion en question au gré des membres de ma famille qui avaient le bon goût de valider le micro saccage que provoquais cette prise de recul (mahayaniste?).

Aujourd’hui, je peux en dire de même pour les quatre vœux du bodhisattva.
Quel agissement, quelle parole, quel plan de vie n’est pas totalement transcendé par la puissance de ces vœux?

Franck

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