V: Après la Virgule, la Souffrance

Situation bloquée.
Le chemin infernal est toujours comme cela.
C’est cette absence de mouvement même qui le rend infernal.
C’est l’enfer, car il n’avance pas.

Êtes-vous également sujet au cauchemar récurrent des pieds dans la colle caoutchouteuse ?
Les genoux luttent vers le ciel pour s’extraire de l’inertie mais rien n’y fait…
Le corps est bloqué dans un monde où une dimension manque et rend impossible tout mouvement.
C’est notre nature d’aller vers. Il nous appartient ensuite de pouvoir apprécier cette nature mouvante depuis un point de profondeur.

Non pas le poisson qui sans cesse remonte à la surface pour y respirer fébrilement.

Mais l’océan qui observe le poisson remonter à en surface ici, là, là-bas…

C’est un monde où notre nature est niée. En mouvement, en maturation, nous voilà à nouveau empêtrés dans cette glu émotionnelle, cette prison du cœur, cette indigestion situationnelle.
Détenus en enfer.
La grille se ferme. Après la fin de résonance du bruit métallique, nous demeurons seuls avec notre émotion.

La souffrance naît de cet enlisement psychologique. Elle peut pourtant avoir des conséquences très physiques.
Cela n’a de cesse de m’étonner.
Cet étonnement est salutaire car il permet le recul.
Ce n’est pas tant la situation en elle-même qui me fait souffrir, c’est l’obligation de constater que :

La situation est ce qu’elle est, et non ce que je préférerais qu’elle soit.

La simple prise de recul suffit à désamorcer une grande partie du désagrément physique. Cela aussi n’a de cesse de m’étonner.
A l’écriture de ces lignes un sourire serein se fait jour au détour de mes lèvres:

La situation est ce qu’elle est.
La situation est ce qu’elle est, et non ce que je préférerais qu’elle soit.

Tout ce qui vient après la virgule n’a rien à y faire.

C’est comme cela que je comprends le sens profond des écritures lorsque Jésus dit, :

« Que votre oui, soit un oui, que votre non, soit non, ce qu’on y ajoute vient du malin » (Matthieu, 5, 37).
Dans la version latine, nous trouvons  « sit autem sermo veste est est non non »…
Pourrions-nous l’entendre ainsi ?
Que votre parole, votre action et vos pensées fassent corps (soient unis) avec ce qui est.
Si cela est, cela est,
Si cela n’est pas, cela n’est pas.
Tout ce qu’on y ajoute vous enfermera dans vos prisons émotionnelles.

Reprenons la phrase pivot, quelques lignes ci-dessus:
La situation est ce qu’elle est, et non ce que je préférerais qu’elle soit.

Simplifions-la, sans la dénaturer:
La situation est ce qu’elle est.

Tout ce qui transforme ce point en virgule est la source de ma souffrance.

Sous ce carton détrempé par les pleurs, attend le nid de la souffrance.
Au chaud dans le nid, attendent les fantasmes flottants,

Et le catalogue épais des schémas et scénarios alternatifs auxquels je compare ce qui se présente à moi et m’inclus.

Observez la souffrance.. Y voyez-vous foisonner les attachements à d’autres déroulements ?
Les scénarios alternatifs sont aussi une fuite.
Chaque image du catalogue des mondes imaginaires où les choses se passent autrement que comme elles se passent, présente une excuse…au gré des pages, ces excuses pour ne pas être là où nous sommes se présentent:

-Brillantes, séduisantes, romantiques, chevaleresques…

Un scénario s’élabore autour d’elles : toujours une histoire dont je suis le héros. Le monde qui se surimpose à ce que je vis est un monde où, enfin je rencontre le succès que je mérite, où les gens ont enfin compris la manière dont ils devaient me traiter…

La situation est ce qu’elle est.
Serait-elle différente, je n’aurais pas l’opportunité de l’apprécier à sa juste valeur.
N’étant pas re-faite, elle appairait parfaite.

Cela ne signifie pas que chaque aspect est au summum de la qualité des possibles (quoique…), mais que la situation telle qu’elle est ne pourrait s’emboîter plus parfaitement avec ce que je présente comme aspérités en ce moment.

Elle ne pourrait être plus parfaite pour ‘m’engrenager’  et me mettre en mouvement.
Du refus de ce mouvement, par la fuite dans les scénarios alternatifs, naît la souffrance.

Quand allons nous cesser de réécrire le monde?
C’est flatteur, à n’en pas douter, puisque cette réécriture souligne notre vertu, notre mérite.
Pendant que nous remplissons des cahiers, et des fermes de serveurs avec nos données de réécriture, le monde nous tend la main.

C’est la fuite ancestrale. La tournure digitale à laquelle il est fait allusion ici est une couleur locale temporelle. Rien de bien grave, si ce n’est peut-être l’échelle offerte par ces outils de technologie.

Les scénarios alternatifs de nos vies fantasmées sur les réseaux sociaux offrent une perspective sur les marées de souffrance.
Aussi sucrées qu’elles apparaissent…

Lorsque nos vies se crispent autour d’une amas d’évènements anodins, dramatiques, répétitifs, pouvons-nous sentir en nos poitrines le poids, la densité qui s’y agrège, et l’ensemble de notre libre circulation qui se grippe ?

De là, nos pensées étouffent et de là, notre fonctionnement s’anarchise.
Pouvons-nous ensuite regarder ce blocage et pressentir que là n’est pas notre nature… ?
Posons-nous alors la question :

Quand fais-je intervenir « le malin » ?
Qu’est ce que je mets derrière la virgule?

Franck Joseph

Texte ©FJ May 2017

Poèmes, recueils, articles et romans disponibles en format papier : LIVRES ET RECUEILS

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