As-tu lu ? As-tu lu ? Livres et Spiritualité

Je remarque aisément, à mon propre niveau et avec une certaine amertume (que pour les besoins de la cause, je drape d’humilité), que ce n’est pas parce que j’ ai lu un livre que je l’ai forcément compris.

Combien d’ouvrages suis-je ainsi socialement capable de clamer comme lus, sans les avoir profondément compris ?
Fort heureusement, cela n’est pas un indicateur fiable et suffisant de mon niveau de bêtise idiosyncratique et je partage cette utilisation langagière abusive, qui voudrait que lire, comprendre et assimiler soient synonymes, avec nombre de mes congénères contemporains.

Parmi eux, d’ailleurs, nombreux sont ceux qui disent avoir  « lu l’Ancien Testament », par exemple. Cet affirmation semble exonérer celui qui la brandit de toute justification quant à une ignorance du texte saint, et leur permet de dire à peu près n’importe quoi, a fortiori, si, en face d’eux se trouve quelqu’un qui n’a pas lu le texte.

De mon coté, j’ai lu le Tao Te Ching, la Baghavad Gita.
Vraiment, je les ai lus d’une couverture à l’autre. Je peux en citer des extraits et parler des couleurs stylistiques propres à chacun de ces deux ouvrages.

La fonction de cette lecture est avant tout sociale.
Elle vise à créer l’espace entre l’autre (qui n’a pas lu) et moi, qui profite du raccourci suivant: lire = comprendre.

Par ce passif de  lecteur, je peux également désamorcer nombre de procès en ignorance et fissurer le ciment des blocs argumentaires de mon contradicteur, par le simple fait qu’il se sente inconfortable, de par son ignorance du texte de ces ouvrages.

En réalité, je n’ai pas compris vraiment de quoi ces livres parlent.
Il en va de même pour beaucoup de livres sur le zen, sur le bouddhisme, sur les Upanishads, les Pères du Désert…
Ceci, pour la simple raison que ces ouvrages ne sont pas faits pour être ajoutés à un tableau de chasse de lecteur, ni pour être compris.
Ils existent pour être vécus.

C’est ce qui les différencie des ouvrages scientifiques (sciences dures comme molles…), qui déroulent un argumentaire dont le but est de s’adresser notre raison.
Dans le cas de ce type de livre, je peux les comprendre, que je sois d’accord ou non avec les démonstrations effectuées.
Mais les livres de spiritualité, n’ont pas pour fonction de nous transformer de l’extérieur.
C’est pour cela que je ne peux les ‘comprendre’.
C’est à notre intérieur qu’ils s’adressent.

Ces textes ne peuvent être intégrés que s’ils sont déjà intimement compris.
L’onde de leur corps de texte cherchera la résonance avec notre onde profonde.
La longueur de corde est déjà présente en nous et lorsque le livre-instrument se joue, le principe d’entraînement se manifeste.

Les mots viennent alors se lover dans l’onde des profondeurs.
La danse amoureuse se libère dans le cœur du livre et le cœur de la femme 
Et les pas de l’être se placent amoureusement dans les pas de l’homme.

Le livre que je ne comprends pas est celui dont l’onde du message ne peut résonner en moi :

-Soit parce qu’elle ne correspond tout simplement pas à ma longueur d’onde, qu’elle vibre sur des fréquences périphériques, séduisant alors éventuellement ma raison (ainsi, je pourrais prétendre l’avoir lu, ce qui ne changera effectivement rien, mais suffira à semer le trouble dans l’esprit de mon interlocuteur et constituera une contre argumentation par anticipation — on ne pourra m’accuser de ne pas savoir de quoi je parle).

-Soit parce que, à longueur de cordes égales, le son ne peut se propager tant ma jungle intérieure est touffue.
(cf article Quand Tout fait Peur: La Jungle Intérieure.)
Je peux ainsi être conforté au plus saint des contenus et rester hors d’atteinte, comme on peut mourir de soif à deux mètres d’une source pure que l’on ne saurait voir, ni entendre, de l’autre coté du mur.

Mais ce n’est pas tout. Retournons le propos.
Nous venons d’égratigner un raccourci commun par lequel de nombreuses personnes (parmi lesquelles je m’inclus joyeusement) tendent à penser qu’une fois le livre lu, il peut être ajouté à l’index des conquêtes de son lecteur. Celui-ci pourra aller par les chemins en proclamant : « j’ai lu la Baghavad Gita, j’ai lu la Bible, j’ai lu… »

En miroir, il nous faut ici observer le versant salutaire de ce travers dénoncé:
Comme nous venons de le voir,

Ce n’est pas parce que j’ai lu que j’ai compris.
…Mais ce n’est pas parce que je n’ai pas lu que je n’ai pas compris.

Si l’onde intérieure s’exprime dans un environnement aéré, qu’elle parvient à vibrer jusqu’aux profondeurs de notre être, à quoi sert-il encore de lire un livre de spiritualité?

Les accumulateurs de mots, réalisent-ils que les vagues, une fois étiquetées, deviennent des verres d’eau ?
Aussi, ils s’agrègent en salons et tentent de définir le zen, de parler du Tao, commencent à s’appeler chrétiens, à se penser bouddhistes…

Si la vague sans entrave et sans digue
Vient perler aux lèvres de l’homme,
Si les oreilles de la femme
Savent entendre le chant lointain des baleines
Sans que les vents marins n’aient dispersé leur appel,
Alors l’homme et la femme portent en leur sein
Le plus sain des ouvrages.

Qu’ont-ils encore besoin ?
Qu’iraient-ils perdre leur temps et diluer leur joie
Dans les lectures en cercle des cercles de lecture ?

Franck Joseph

 



©FJ oct 2018
Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

 

7 commentaires

  1. Bonjour, je suis soulagée ouf!!! j’ai lu bien des livres que je n’ai pas compris, quant à l’Ancien testament, je le trouve très violent et pour comprendre j’ai fait partie d’un groupe ,, je dois dire que cela ne m’a toujours pas ouvert totalement l’esprit, je suis sans doute « obtuse » , j’aime ce qui se lit facilement, qui ne demande pas trop d’effort, je lis pour le plaisir, mais tout de même , parfois , j’entreprends un livre pour « me cultiver ». Je vais aller voir « ma jungle intérieure » et sans doute essayer de le lire car le titre me « parle » Bonne journée MTH

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    1. Bonjour Mth,
      Merci pour votre message…
      le plaisir ou la culture…selon la disposition d’esprit (et la fatigue psychologique) c’est aussi mon rapport aux livres.
      J’aime aussi en lire plusieurs, à la fois, tous très différents, et avancer tout doucement.

      Quant à ‘la jungle intérieure », c’est un article un peu à part : une tentative de mise en mots de l’approche qui peut être faite du chaos psychique qu’expérimentent certaines personnes à certains moments…
      au plaisir d’échanger !

      franck

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  2. Je dois ajouter que j’ai été une grande lectrice, voire une très grande lectrice (pourtant, je dois confier que « Cela » se lisait avant même que je ne sache lire, tant le cœur lit en ce monde), mais il est des livres qui sont tombés comme si Quelque chose faisait le tri. Puis, un jour, tout s’écroule, même la lectrice que l’on est. Alors, nous nous retrouvons dans l’immensité du No-man’s land…

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  3. Tout ce qui se lit se lie, même la virgule est un temps de lecture. Un jour, j’écrivais à quelqu’un : je ne lis pas, Cela se « lie » en moi… C’est cela qui fait que tout peut être en une Seconde, L’Éternité de mondes simultanés… Exponentialité des ouvertures en béatitude. Dès que l’on s’évanouit, Quelque Chose apparaît et on le sait. C’est tout.

    Aimé par 1 personne

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