Nul en Maths.

Calculer, c’est bâtir.
Lorsque la maison s’érige progressivement, les briques du dessus reposent sur les briques du dessous.
Dans l’esprit de l’enfant au foyer déconstruit,  ces dernières, à l’approche de la brique nouvelle, redeviennent sable et ne peuvent supporter l’ajout d’une charge supplémentaire.
L’argumentation de la charge mentale est justement ce que requiert un processus de calcul. C’est le moyen sans lequel la solution de fin ne peut émerger.
Elle reste flottante, floue dans un chaos intérieur indéchiffrable aux yeux de l’enfant.

Dans un premier temps, il ne comprend pas pourquoi les briques ne se superposent pas comme chez les autres, puis, progressivement il l’intègre comme son mode de (non) fonctionnement. Il sera, à ces yeux, aux yeux de tous, nul en maths.

A vrai dire, il s’agit davantage d’économie que de mathématiques.
L’impasse invalidante dans laquelle se situe l’enfant alors qu’il tente comme il le peut de résoudre un problème mathématique est comparable à la situation d’un travailleur indépendant, artisan en céramique, n’employant que sa seule personne, à qui l’on demanderait soudain d’approvisionner l’ensemble des armoires présidentielles en assiettes neuves, le tout dans un délai de dix jours.
Les ressources, le mode opératoire, les logiciels, la structure juridique et comptable, tout lui manque.

La charge émotionnelle incapacitante est atteinte d’emblée chez l’enfant au milieu familial instable. Il tient à bout de bras les dizaines de câbles de secours assurant un maintien de surface des structures externes, parfois, intérieures toujours.

Et voilà qu’à l’approche du problème mathématique, la situation d’apprentissage exige de lui d’agripper encore quelques câbles supplémentaires. Il ne le peut. Il lui faudrait lâcher l’ensemble de ce qu’il tient, et tout s’effondrerait.

La décision inconsciente de l’enfant morcelé de ne pas parvenir à une solution mathématique est, pour le peu qu’elle puisse être envisagée de manière assez large, une décision de sagesse.
Comme l’artisan qui refuse la commande de l’Elysée.
La rationalité qu’il poursuit est optimale, digne du meilleur des conseillers en économie (psychique).

Pensez-y, enseignants, avant de le catégoriser rapidement comme inapte, peu doué, lent, immature.
L’immaturité est souvent à chercher du coté de celui dont l’œil ne peut embrasser d’autres critères que ceux qui lui sont imposés par son tropisme ( le strabisme convergeant des pédagogues du tableau excel).

Lorsque l’ensemble de l’environnement familial est en permanence chancelant, au bord de l’effondrement ou en situation d’éboulis perpétuel, l’enfant se construit (ou ne se construit pas) autour de ces données de réalité : rien ne peut être certain, rien n’est suffisamment solide pour y poser une brique supplémentaire.

Il essaie de toutes ses forces, soyez-en convaincus, d’autant plus que vous représentez souvent à ses yeux le gage d’une année complète de stabilité. Une année, ce n’est pas grand chose, mais croyez-moi, lorsque tout tourbillonne et s’écroule, une année c’est beaucoup.

L’enfant émietté ne peut conserver à l’esprit une configuration mathématique (un résultat transitoire, une donnée partielle).
La matière impose en effet que cette donnée soit mise de coté, mentalement, le temps de procéder à un autre calcul, dont le résultat viendra se conjuguer au premier.
L’énergie psychique ne permet pas de développer suffisamment de puissance pour calculer l’étape 2 d’une part, et s’assurer que le résultat de l’étape 1 soit toujours disponible d’autre part.
Celui-ci s’effrite et l’étape 2 perd alors toute utilité.

Peut-être serait-il plus opportun de travailler sur les facteurs de renforcement d’une stabilité ?
La situation officielle du pédagogue, et sa formation initiale, ne lui permettent pas d’accéder à la salle des machines pour contribuer à injecter cette stabilité nécessaire.

La réalité de la position du professeur, et l’instinct qui l’a souvent poussé vers cette voie professionnelle en font pourtant un artisan essentiel du développement de l’enfant.

Pour cela, il lui serait nécessaire d’évoluer dans un cadre qui ne le contraigne pas à une perception de sa tâche sous forme d’objectifs, de résultats, de statistiques et de formatage.
C’est peut-être au pédagogue de se laisser reformater, d’observer son cadre interventionnel s’élargir par les perspectives que lui ouvre cet enfant.

Franck

4 commentaires

  1. J’en suis toute bouleversée ! C’est exactement ça… Je me reconnais tellement dans ce que tu dis. C’était une catastrophe et j’entends encore ce prof de Math me dire que mon redoublement avait été touristique et raté…tandis que j’avais passé mon année à aller au collège avec la peur au ventre que ma mère dépressive se suicide ! J’ai retrouvé ce Prof adulte sur copain d’avant et je lui ai dit que son jugement avait été bien rapide. j’imagine depuis aujourd’hui le décalage du mot  » touristique » au milieu du chaos que je vivais. Ma fierté est d’avoir réussi à ce que mon fils vive une autre histoire et qu’il s’amuse avec les Maths et même qu’il fasse des études scientifiques. OUF ! mais que de gâchis, combien d’enfants pourtant talentueux, en miettes… Merci pour cette analyse fort intéressante. Tu es prof ?

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ton message en forme de témoignage. cela me fait plaisir que ce texte trouve un écho dans la lecture de votre parcours.
      Je suis enseignant, oui.
      Surtout, je n’étais pas très bon en maths….

      A bientôt !
      Franck

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    1. Merci, Marie,
      Ce n’est pas un prétention à l’explication de toutes les difficultés…juste une intuition en bout de ficelle qui dépasse, sur laquelle j’ai tirer pour en faire ce « billet ».
      (j’aime bien ce mot de » billet ». que vous proposez..c’est informel, moins pompeux que « article », mais plus précis que « post »… je crois que je vais me mettre à l’utiliser…)

      très bonne soirée à vous aussi.
      Franck

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