La Caravane du Nouveau Souffle

De retour de séance de zazen, Matthieu se retrouva une fois encore à jongler entre mille activités jusqu’à ce que la sanction de fatigue finisse par ponctuer ce stérile labeur.

Assis sur son lit, la tête appuyée contre le mur, se produisit alors le recul salvateur.
Peut-être ce phénomène était-il le fruit de sa pratique de ce jour …
Les sauts constants de son point d’observation intérieur ne s’apaisèrent pas. Lui, en revanche, gagna en perspective. Avec un sérénité croissante, il laissa advenir en lui le théâtre d’une rencontre autant fortuite que révélatrice.


Dans la pénombre de cette fin de soirée un fond sonore prit lentement de l’ampleur.
Telle une caravane distante qui charrie avec langueur les images de ses terres d’origine, un paysage emplit le monde situé derrière ses paupières.

Elle porte en ses sons les enseignements de l’Inde ancestrale sur les vies et les morts et diffuse  flute et sitar, en glissandos langoureux, dans la chaleur des abords de cette nuit d’été.
Les paroles d’avant le langage ondulent jusqu’au centre de son abdomen et sèment un ravissement simple et profond.

Tous les jaillissements intérieurs qui eurent entraîné quelques paroles inutiles s’évanouirent. Les entrelacs sonores de sagesse ancienne surent calmer toute urgence à se dire.

C’est au cœur de cet instant de paix qu’entra en scène le second élément et que la rencontre s’opéra.

Au dessus de cette atmosphère sonore, Matthieu vit défiler les visages des personnes envers qui, malgré toute la profondeur des paroles de compassion qu’il avait pu lire, entendre ou comprendre, il lui était viscéralement impossible d’éprouver ne serait-ce qu’un début de neutralité….
Sans pouvoir clairement lister aucun grief objectif qu’il aurait aisément pu élaguer à la faux de sa maturité durement gagnée, ces visages, un à un et tous ensemble, déclenchaient en lui des remous inexplicables, au delà de ce que suffiraient à expliquer des reflexes contractés dans l’enfance suite à tel ou tel type de blessure, comme autant de schémas que l’adulte ensuite rejoue à la faveur d’un situation émotionnellement éruptive.
C’est alors que son incapacité à expliquer cette répugnance cessa d’être un enjeu.

Ce soir, dans sa chambre, les planches convoquées laissaient voir une toute autre approche.
Il ne s’agissait plus de réactions épidermiques qu’il convenait de solutionner par tel ou tel biais d’explication psychologisante.
C’en était si simple qu’il ne put comprendre la raison pour laquelle il n’avait pas réalité cela plus tôt. Il aurait alors pu ne pas en souffrir autant.

Au regard des vies multiples parcourues jusqu’ici, Matthieu réalisa qu’il payait le tribut de dynamiques puissantes, mises en mouvement depuis des temps immémoriaux. Les arc électriques, qui au travers du cosmos se forment entre deux êtres, sont en évolution permanente.
L’échelle à laquelle cela se produisait transcendait nos vies pour traverser des dizaines, des centaines ou des milliers de ces manifestations que sont nos existences.
Les frictions se donnent à voir,  puis retombent dans les limbes, avant de muter vers une forme nouvelle qui ne sera en fait qu’un remaniement, une nouvelle expression de la même force en mouvement.

Ainsi, le patron qui le traitait de telle manière exprimait en cette vie, l’épouse qu’il eut dans une vie passée, avec des traits de caractères similaires (ou opposée, lorsque les fonctions s’échangeaient au gré des différentes existences…). L’élan négatif qu’il ressentait à son égard était disproportionné. et sans justification rationnelle directe.

L’éclairage qu’apportait cette prise se perspective lui offrait l’espace de comprehension pour cesser de concourir à enflammer une relation qui dépassait le champ d’observation habituel.
De même, l’enfant, le mari, l’ami, le collègue, voisin, ….
Les vues de proximité peuvent alors être progressivement abandonnées au profit d’une acceptation : certains éléments nous dépassent.
Accepter qu’ils nous dépassent, c’est alors commencer le grand réagencement.

Matthieu comprit qu’il lui était possible de transformer cette tension relationnelle en voie de maturité spirituelle.

Les reflexes du complexe cognitivo-émotionnel, lui apparurent alors imputables à des dynamiques d’une ampleur bien plus large que celle qui justifiait jusqu’alors une explication de sa part et le poussait à rationaliser sans succès, car sans accès à la complexité des données, aux perspectives qui auraient permis de contempler leur déroulement.

Ces tentatives étaient non seulement vouées à l’échec car lamentablement sous-documentées mais littéralement hors de portée de toute capacité de contrôle.

Cela revenait à trépigner dans une foule dense les yeux fixés sur les sandales de la personne qui trépigne devant nous et à se demander comment cela se fait que nous lui en voulions tant de nous empêcher d’avancer.

Porté à connaissance, pénétré de conscience, le regard sur ces conditionnements est réellement libératoire.


Le spectacle qui se déroulait en lui ce soir ouvrit à Matthieu de nouvelles portes jusqu’ici dérobées. Non seulement lui n’était pour rien dans ces situations inextricables, quand bien même y participait-il  (« lui » n’est pas réellement coupable car « il » est une fiction,) mais ce constat désamorce l’amoncellement de griefs sanguins qui, jusqu’au moment de conscience, permettait la perpetuation des dynamiques du chaos.
Maintenant, cela l’action — serait-elle contemplative… — créatrice où la conscience s’illumine.

Franck J.

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