l’Édifice des Peurs

A la tombée du jour, depuis la butte d’herbe, assis, il contemplait les lumières lointaines de la ville.
Les yeux fermés, il se leva.

Décidé à rejoindre l’orée de la forêt où l’attendaient sa tente et ses compagnons d’âme, il
fut soudain interrompu  par un bâtiment brutalement dressé.
Il ne se rappelait pourtant pas avoir croisé de construction dans cette campagne sur le chemin de l’aller.
A l’heure du retour, il y fut confronté.
Alors qu’il jaugeait ce  premier mur si proche, il  réagit par un sentiment d’étouffement.
Dans son esprit s’imposa l’idée suivante :
Tant de peurs en moi.
Tant de peur.

Un édifice densifié par les sels du temps.
Dressé devant ses yeux, juste devant lui, érigé un étage après l’autre, une oppressante construction.
Il ne l’avait jamais vue.

Les autres la voyaient-ils, alors qu’il marchait, l’air de rien ? Il se sentit honteux et misérable.
Exposait-il ses peurs avec la même évidence criante que celle qui le désolait tant chez les personnes qu’il rencontrait ?

La paille, la poutre….

Dans un élan pudique, comme l’adolescent au sortir du lac cache son sexe après qu’on lui ait volé ses vêtements, il espérait intimement que non.

Qu’adviendrait-il alors de toutes les belles prétentions de sagesse qu’il aime à arborer ?
Il se sut nu, exactement nu comme la plupart des maîtres et enseignants environnants, qui prétendait l’équanimité, la non discrimination, tous ceux-là qui respiraient doucement au travers d’un demi sourire prêt-à-porter.

Il voyait leur tristesse, leur solitude, leur peur, les stratégies de cohérence qu’ils avait bricolées.
Il n’était peut-être pas si différent qu’il se pensait.

Le tas de sédiments accumulés l’empêchait de tendre les mains vers l’autre.
La réalité de la vie lui restait dissimulée.
Il pensait habiter le monde mais il n’en était rien.
Tombé nez à nez avec ce bâtiment des peurs, il lui fallait désormais le visiter.

Le connaître était la seule manière de le laisser intégrer une place plus modeste dans son paysage intérieur.

On débroussaille toujours un jardin sauvage avant de sculpter les bordures du chemin,.

D’emblée, il pensa à la cave, aux fondations dont il peina à ouvrir les épaisses portes de bois, tant les cadavres de projets amoncelés en emblavaient l’entrée. il se faufila dans une demie ouverture et piétina ces défaites en reconnaissants parmi les déchets brisés des centaines de projections du futur qu’il avait pourtant calibré avec une précision toujours plus fine mais dont l’avènement ne s’était pas produit.
Il comprit que c’était justement parce qu’il en avait eu une vision si soigneusement définie que tout écart, même minime équivaudrait à un échec.
Attachement morbide.
Il était même envisageable qu’avec un tel degré d’exigence vis à vis des évènements et de lui-même, il participait à saboter efficacement ses projets, étouffant ainsi tout déploiement inattendu, du simple fait qu’il soit inattendu.

Alors, qu’il repassait les deux portes de bois dans l’autre sens, pour quitter la cave, certains des échecs jonchant le sol s’étaient dissipés, et il saisit qu’ « inattendu » peut signifier « réajustement opportun ».
A cet instant, les murs lui parurent s’affiner.

En remontant les escaliers vers les chambres, il sentit la confiance croître en lui.
Ce sentiment neuf porte avec lui une puissante sève de vie.
Matthieu sourit doucement.

Il se revit en train de sélectionner les éléments de son entourage, favorisant toujours le statu quo et évitant toute nouveauté, éventuellement porteuse de dévalorisation…

Il comprit qu’il ne s’agissait là que d’une lecture que l’on avait depuis l’édifice des peurs.
Cette maison colore les pensées de celui qu’elle abrite, (de celui qui l’abrite).

Depuis les chambres à l’étage, il fut appelé par l’air frais qui soufflait au travers des fenêtres brisées. Il s’approcha et vit le campement, entendit les voix.

Parce qu’il était resté ignorant de son existence et de son pouvoir, il lui avait ainsi fallu traverser de nouveau, en conscience, le sombre manoir.

La paix que ses amis lurent sur son visage lorsqu’il les eût rejoints, nul n’en questionna l’origine. Mathieu s’assit au milieu d’eux et mangea le plus juste des repas.
Alors que la fin de soirée se laissait bercer par les guitares fraternelles, il réalisa qu’il s’était associé aux chants pour la première fois.

Franck Joseph


©FJ sept 2018
Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

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