UN,NU

Elle l’approcha, comme elle le faisait souvent. Rien d’étrange ni d’inhabituel.
Il prenait sa douche et elle ouvrit les portes coulissantes alors qu’il rinçait les dernières coulées d’eau savonneuses et s’apprêtait à sortir.

Comme souvent, elle aimait profiter d’une eau déjà montée à température idéale et ne pas avoir à éviter tant bien que mal, le choc glacé d’une douche initiée par ses soins.
Ses 36 ans d’expérience lui avait bien enseignée qu’on y échappe jamais vraiment. On esquive, on se crispe, mais rien n’y fait. Les éclats hivernaux des pluies frigorifiques s’invitent toujours sur la peau de celui qui tourne le robinet le premier.

En passant une jambe dans la cabine entrouverte, elle savourait les reflux ascensionnels des vapeurs contre les parois.
De la même façon qu’elle aimait les livres qui, dès la première page, savent la plonger dans une relation établie ou une action en cours, elle préférait ses douches in medias res.

Ce soir, quand elle fit glisser le plexiglas le long du rail circulaire, elle vit le corps d’homme qu’elle avait vu tant de fois, jusqu’à ne plus le voir du tout, et fut frappée par l’unité.
L’évidence de la vérité du corps lui s’imposa.

Le corps est un.
C’est bête à dire. Une lapalissade, une mauvaise glissade… L’eau humide et le ciel bleu.
Mais le corps un, qui pour le dire ?
C’est pourtant merveilleux à observer.

Le corps, nu, est unique.
Unique, c’est un ensemble indissociable.

Elle réalisa la folie de ceux qui prétendaient le compartimenter pour mieux l’expertiser.
Des pieds à la tête, le corps est un.
Par quel strabisme, quelle presbytie, a-t-on pu parvenir à cette ineptie qui consiste à le penser en segments ?


Par le détour de l’embryologie, c’est pourtant une donnée extrêmement basique, simple autant qu’aisément oubliée ou galvaudée : Le corps est un.
Ce n’est pas un système de question/ réponses. C’est une seule question-réponse.

Il est approché par la dialectique de l’analyse.
On le dissèque et le comprend, on le tord et l’interprète.
Mais quel diagnostique pour l’unique ?

Il n’a pas à être volonté de l’extérieur, par les projections aux forceps des esprits officiels, ou malmené par les urgences synthétiques, les plaisirs statistiques,
mais respecté dans son unité, dans son unicité.

Comme la cellule du monde qu’il est, il mérite d’être réconforté par les cellules environnantes que nous sommes,
Dans les échanges silencieux des interactions qui se connaissent trop bien pour être étudiées.
Quelle utilité y aurait-il  à les enseigner ? Elles s’accompliraient de la même manière et on ne ferait que tester, dévier, alourdir, ralentir ou pervertir les voies du silence.

Comme les mains amoureuses se trouvent sans se chercher, plus fluides que les mots cherchant à encadrer,

le corps est un, nu, merveilleux,
d’une science au delà du savoir,

d’une beauté époustouflante.
dans le corps et au-delà
tout se sait et s’ignore.
dans les corps et au-delà,
tout se dit et s’oublie
tout résonne, et se chantent
d’inaudibles mélodies.


Ce corps familier, nu, étreint mille fois
Elle n’osa, ce soir, le toucher
Tant il lui apparut
Pétri de sainteté.

 

Franck Joseph

©FJ Oct 2018
Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

4 commentaires

    1. Bonjour Yoginours,
      Merci pour ce lien,
      Ton commentaire est très intéressant.
      Cette forme dialoguée l’est également.
      Beaucoup de article sur ce blog sont inspirés de commentaires oraux ou écrits, faits ici ou là…C’est un façon de travailler très stimulante.
      Excellente journée à toi
      Au plaisir,
      F

      J'aime

  1. En dehors de la poésie de ta présentation, somme toute agréable, tu résumes assez bien et de manière cohérente L’unité unicité de l’un, mais qui ramène à tout. Yoga, en sanscrit signifie joindre, unir. Dans notre langue cela à donné le mot Joug, celui qui relie les boeufs ensemble à la fois pour partager l’effort, mais aussi pour qu’il soit continu et linéaire et symétrique (sinon pas de sillon droit pour semer et récolter, et donc de la perte). L’unité dans le yoga tient au corps, et dans son lien indéfectible avec son esprit, puisque l’un est le véhicule de l’autre, mais que l’autre n’est rien sans l’un. C’est aussi le lien des postures(asanas) qui unissent la terre, et son énergie vitale, par l’ancrage des pieds au sol ( nos racines), et l’univers dont le souffle(pranayama) est l’expression (et qui n’est rien moins que la vie), la méditation étant l’étape ultime du relais entre l’unité du tout et l’unicité de l’un. Et c’est je crois l’une des grande difficulté de compréhension de notre monde moderne.
    Comprendre que l’on est unique ne pose de problème à personne. Accepter de n’être unique que parce que l’on est partie du tout, et l’égo de l’homo sapiens en prend un coup! Abandonner cet égo n’est-ce pas la solution?. La sagesse et la paix de l’âme serait-elle à ce prix?. Yoginours

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Yoginours,
      merci pour ce commentaire éclairé.
      Cet apport des sphères yoguiques est très à-propos…
      Je n’y pensais pas en écrivant ces lignes,
      Le lien est en effet tout naturel.
      J’ai été frappé par l’évidence de la beauté de de la cohérence du tout, justement à la vue d’un pied – ancrage initial -, et à la manière parfaite dont il s’inscrit et interagit avec l’ensemble-corps. J’ai ensuite inséré un personnage…pour éviter le « je » ceci, « je » cela….

      Tout ceci pousse à l’humilité face à nos velléités de tout cartographier.
      Merci à toi,
      Au plaisir,
      Franck

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