Guérir l’Être avec les Potions de l’avoir

Tout commença par une question jetée, comme ça, pour jouer.
Une question lancée d’une fille vers son père, alors que la famille était réunie dans la chambre parentale en fin de soirée :
« -Papa, Pourquoi on met des vêtements ? « 


Une fois balayée la fonction ancestrale et première de devoir maintenir le corps chaud, se posa  rapidement la problématique de l’apparence.

Bien sûr qu’il y a autre chose qui se passe lorsque nous enfilons des vêtements. S’il ne s’agissait que de lutter contre le froid, nous nous retrouverions tous au réfectoire le midi, drapés d’une épaisse toge, grossièrement tissée, ou montés d’une peau de brebis…
Un rapide coup d’œil nous montre qu’il n’en est rien (sauf bien sûr expression anecdotique d’un droit à la différence, variante d’un carence en assertivité, besoin de miauler parmi les chiens, snobisme néandertalien…)

La volonté d’apparaître beau, chercher à se mettre en valeur.
Voici des notions centrales lorsqu’il s’agit de choisir un vêtement.
Pourquoi, alors que nous sondons notre garde robe au matin, ou que nous nous trouvons dans une de ces boutiques de tissus découpés et cousus aux couleurs des publicités, chercher celui qui « nous va le mieux » ?

Cette simple démarche quotidienne n’est possible qu’à partir du moment où il existe un décalage entre la manière dont je me ressens (dont je fais l’expérience de moi-même), et celle dont que je souhaite offrir en façade.
Un manque-à-paraître est alors aux commandes de la majorité des choix qui définissent nos vies.

La difficulté de compréhension, d’analyse et de remise en question de ce processus vient du fait que cette expérience de lui-même est le plus souvent indétectable tant elle est habituelle, fulgurante et immédiate.

Sans ce décalage entre moi et moi, la question de trouver ce qui nous va le mieux ne se poserait pas constamment.
C’est le ressort du consumérisme invasif qui définit notre époque.
C’est aussi la raison pour laquelle plus l’individu sera déconstruit et insatisfait de cette expérience qu’il a de lui-même, plus il cherchera à compenser cet état d’agitation et de frustration par des artifices extérieurs.
Le non-contentement devient ainsi l’objectif premier des castes ayant pour fonction de vendre ces vêtements et accessoires.

A cela, il faut aussi ajouter l’ensemble de ce qui constitue les kits identitaires, où les individus en proie au doute identitaire existentiel iront frénétiquement piocher : éléments de langage, phrasés, intonations, attitudes corporelles, mimiques faciales, aspirations publiques, goûts musicaux et « artistiques » en accord une prétendue couleur d’ensemble.

L’individu se mettra alors en quête d’un moi extérieur lui procurant satisfaction (par effet miroir du regard et des réactions des autres individus).
La plupart du temps, ces autres individus sont tout aussi perdus et ignorants que lui.
Étrangement, chacun semble ignorer le désarroi des autres et s’imagine être le seul avec un manque-à-paraître aussi criant.
Il se crée alors une sphère artificielle et nauséabonde, où les projections de chacun se percutent et amplifient le chaos ressenti.

En réalité, le reflet du miroir ne fera qu’accroître davantage la détresse profonde et, par effet de renforcement, aiguisera le désir pour les biens de consommation.
Il faudra délaisser le personnage extérieur comme on se déleste de la compagnie d’un faux ami, comme on abandonne une relation toxique, non par inimitié mais pour gagner en hauteur.
Le personnage extérieur qui veut se faire beau est le sac de sable que l’on lâche pour pénétrer le ciel du soi en profondeur.
On se séparera de celui ci d’autant plus facilement qu’on l’aura fréquenté avec ferveur, au point d’être le plus familier possible des recoins de notre incapacité personnelle à nous envoler.

Le moi extérieur est celui qui ne sait approcher l’être nu, simple et satisfait,
Celui depuis lequel on occulte le simplement beau,
Celui qui ne peut se saisir,

Celui-là même qu’il nous faudra abandonner, fort de la foi qu’il s’agit du plus pauvre des supports pour appréhender l’existence, lui qui prétend guérir l’être avec les potions de l’avoir.

Franck Joseph


©FJ sept 2018
Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

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