L’autre n’existe pas.

L’autre est l’ami, le collègue, le passant, la réunion à venir, la phrase prononcée il y a deux semaines, le visage approché il y a vingt ans. L’autre se décline sans fin.

L’autre est tout ça.
L’autre n’existe pas.

En percevant l’autre par le prisme de ce qui me parvient comme ses travers, je leur donne corps.
Dans les moments où je ne le fréquente pas, alors que je le convoque par mes pensées, je cultive une manière de l’appréhender ultra restrictive et partielle. Littéralement, j’invente l’autre.

J’alimente cette perception par quelques bribes d’informations depuis lesquelles je tisse l’image que je me fais de lui, tel un tapis complexe aux motifs finement chinés, cousu des plus éclatantes arabesques que je tente de reproduire avec ma seule bobine de fil cassant et de couleur triste.

Toute l’ardeur de mes tentatives de me souvenir des motifs, tout le temps que j’y consacrerai sont absolument sans impact sur la réalisation d’un modèle satisfaisant, même vaguement fidèle à l’original.
Par nature, l’original des tissus de l’autre m’échappe. A fortiori si je le fréquente peu souvent, dans un contexte clos et toujours similaire.

Ce qui me manque dans l’appréhension de l’autre et toujours beaucoup plus riche que ce dont je (peux) dispose(r).

Les images de l’autre, les appréhensions des situations à venir sont toujours la partie la plus mince du spectre de la réalité.

La situation effectivement vécue nous l’enseigne avec une obstination au moins égale à celle avec laquelle nous nous appliquons à ne pas comprendre.

Nous optons pour ce comportement complètement irrationnel qui consiste à investir notre énergie psychique dans la valeur la moins fiable et à occulter la masse d’informations qui nous échappe, du simple fait qu’en nous échappant elle n’est pas utilisable.
L’issue de sagesse semble alors apparaître dans la reconnaissance de notre insuffisance.
En d’autre termes, en reconnaissant que je ne peux maîtriser ce qu’il conviendrait de maîtriser pour appréhender la personne ou la situation de façon fiable et rationnelle, je lâche : je cesse de tricoter un tapis avec les bouts de ficelle qui pendouillent de mes manches.

En tricotant, nous donnons corps à nos appréhensions. Au sein de ces cadres artificiels et fondamentalement déficients, les conclusions que nous tirons des perceptions de l’autre/ de la situation s’agrègent et se sclérosent.

C’est ce cadre fantaisiste, dystopique que nous plaquerons sur l’autre, lorsque nous le rencontrerons à nouveau. Ainsi, nous créerons toutes les conditions pour le voir de manière à conforter la vision erronée et partielle, forgée dans les laves de notre mental en fusion.
L’autre, malgré lui, se plie au cadre dans lequel nous le faisons rentrer de force.
Même s’il ne le perçoit pas, même s’il le perçoit et ne s’y conforme pas, la subjectivité de notre approche l’inclura et c’est avec cette image que nous le laisserons derrière nous,
prêts pour de nouvelles représentations erronées à ajouter aux précédentes.

Abandonnons toute tentative de saisie. Comprenons en profondeur toute la souffrance potentielle qui y réside.
Quand je ne le vois pas, l’autre n’existe pas.
Quand je le vis, l’autre est ce qui fait ma vie. Il est la matière même de mon expérience de vie.
Alors : est-il vraiment autre ?

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Franck Joseph


©FJ Fev 2019
Les articles et méditations sont disponibles en livres ici : RECUEILS

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