Le Seuil de Pré-Mort

Pour le mourant anxieux, il faut parvenir au seuil qui, une fois traversé, ôte toute anxiété.

Lorsqu’il est devenu clair à ses yeux que la mort le saisit et qu’il ne peut plus ne pas mourir, alors tout s’apaise.
Je pense que la norme n’est pas la mort anxieuse. Même si cela doit représenter la réalité de quelques cas.
Ceci est inhérent au processus naturel de mort, lequel est à différencier d’une mort naturelle. Cette dernière, néanmoins pose la question de la possibilité d’une mort non naturelle…
Aussi brutale, inattendue, traînante, douloureuse, ironique ou induite par le concours de quelconques artifices soit-elle, la mort est toujours naturelle.
Ce que l’on entend généralement par cette expression de « mort naturelle » est plus proche de « non obstruée » par un évènement soudain, une maladie….
En cela, la mort, serait-elle 100% « naturelle », est intrinsèquement une obstruction aux élans de vie.
La mort est toujours projetée, jamais connue. Comme le rappelle un philosophe dont le nom m’échappe : si je la connais, je ne peux la ressentir, si je la ressens, je ne peux la connaître »…ou quelque chose dans cette tonalité. Ce qui signifie que de la mort, nous ne connaissons strictement rien.

Et le plus près que l’on puisse s’en approcher est ce que nous appelons ici, le seuil de pré-mort. L’espace, même infime, entre ce seuil de pré-mort et la mort à proprement parler est le seul moment de pratique véritable qui importe. A tel point qu’il serait indécent de parler de pratique, tant celle-ci est, à juste titre ici, naturelle.

Ne pouvant plus ne pas mourir, la tuyauterie de l’acceptation s’agence d’elle-même et permet aux crispations accumulées par l’avancée à rebrousse-poil de se liquéfier à nouveau, ouvrant le champ à la poursuite de l’être.
La crispation, si elle devait apparaître à ce niveau serait pathologique et donnerait lieu à des conséquences propres à l’absence de fluidité : errements circulaires, égarement inter dimensionnel (?)…
Recadrons le propos : il ne s’agit pas des modalités de l’après-vie, mais de l’enseignement propre à ce haut lieu de pratique qu’est le seuil de pré-mort.

Il n’est fort heureusement pas nécessaire d’attendre une situation ultime pour être mis face à l’obligation d’acceptation.
Comme sur le seuil d’une porte qui s’ouvre où je passe un pied, je ne peux plus ne pas le franchir.

C’est une recommandation  d’usage dans la tradition des méditants.

De manière transversale, elle invite à défaut de pouvoir vivre sa pré-mort, à pré-vivre sa mort. Deshimaru disait qu’il était fondamental de méditer dans son cercueil.

Plus qu’une invitation aux pratiques vampiriques qui consisterait à connaître le sapin de l’intérieur, il s’agit d’ouvrir la perspective que l’on a sur la vie, de manière à transcender le champ de vision qui est usuellement le nôtre.
Appréhender la réalité de la vie qui continue au delà de notre présence physique est une pratique profondément libératrice. D’abord angoissante, mais libératrice.
A mesure que nous l’observons de plus près et avec une attention décrispée, nous pouvons réaliser que la mort est en effet très présente, et ce depuis notre première inspiration.
Ici directement, alors que j’écris ces lignes, la peau de mes mains, sur laquelle mon regard se pose, m’enseignent très concrètement la mort. Dans un silence que l’ignorance permettrait de qualifier de glaçant, cette peau me murmure l’inexorable finitude de ma condition actuelle.

Il n’est à proprement parler pas un instant où la mort ne me parle. cette mort est avant tout ma mort. C’est ce processus d’appropriation qui fait le cœur de la pratique en question.  Soulignons la contradiction :
Seule cette appropriation peut mener au non attachement. Faire de la mort sa mort, revient à faire de soi un mourant.

Le long de cette rivière, ce n’est que pathétiquement (voire pathologiquement) que je peux tenter de pagayer à contre-courant…(cf démarches cosmétiques, esthétiques, régressions langagières, poursuite de la mode, redoublement d’agitation mondaines…).

Au cœur de l’expérience, finalement réconfortante, de pré-mort, se tient la concrétisation, la parachèvement de toutes ces pratiques.

faire de moi un mourant,
faire mourir le moi.

Et sous la faux du Grand Moissonneur,
Il est vrai que le petit moi se meurt.

Franck Joseph

©FJ Jan 2019
Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

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