Hit Parade : L’Industrie de la Tour(be) Égotique

Frappé d’effroi. Devant la télé, je zappe et dérape.
Bien que mes doigts connaissent parfaitement le chemin entre deux unités de la télécommande qui composent le chiffre de la chaîne souhaitée, je glisse et me retrouve téléporté dans une autre dimension où se dresse ce qui me semble être un classement hebdomadaire des meilleures ventes de disques.

“Eh oui, il perd une place cette semaine, puisqu’il est numéro deux. Voici enfin le numéro un !” amorce l’animatrice. Elle peine à masquer le fait qu’elle est payée pour feindre l’excitation.

A l’approche de ce phénomène ultra mineur dans l’histoire de l’humanité, la voilà au bord de la rupture…

PNL. C’est le nom du groupe.

Jamais entendu parler. Dans un premier temps, je trouve étrange de nommer une formation musicale par les initiales d’une  technique de communication, puis je me rappelle qu’étant issu d’une génération où l’on référait au numéro un des ventes par les initiales de Nique Ta  Mère, il est rejouissant de voir que les aspirations sont passées du rapport sexuel consanguin aux subtilités de la communication interpersonnelle.

La vue des deux protagonistes met une fin abrupte à mes élans de pédagogue niais. Je comprends maintenant rapidement, par leurs gesticulations saccadées, qu’ils ne maîtrisent pas les rudiments de la Programmation Neuro Linguistique.

Leur priorité semble être une pénétration brutale des jeunes cerveaux, à grands renforts de références volontairement opaques, créant ainsi chez l’auditeur une volonté d’appartenance clanique. Le ressort est bien connu.
Tout y est crypté et dessiné pour induire un désir d’inclusion.

Les personnages, bien que faisant montre d’une vulgarité odieuse, dégainée dès la première phrase de leur titre, déballent un contenu incompréhensible. Ce n’est pas le fait d’un langage trop évolué: ici, l’inaccessibilité se constate depuis l’autre coté du spectre. Elle vient au contraire d’une affligeante pauvreté dans les outils lexicaux accolés.

Faisant fi de la syntaxe, sacrifiée sur l’autel de la monochromie phonologique, ils sous articulent un enchainement de monosyllabes qui, sous cette apparence de protolangage cromagnonesque,  vise en réalité à endormir la cible dans un premier temps (tristesse et ennui de la forme), pour mieux la harponner par la suite en mortaisant les cavités cervicales afin d’y semer le chaos avec lequel les concepteurs de ces contenus mortifères cimentent leur propre univers mental.

De ce flot de paroles, sans groove aucun, je ne saisis que quelques bribes d’insultes avalées par ce qui m’apparaît venir d’une cause anatomique, telle une proéminence des amydgales, frappant plus largement les tenants de ces nouvelles formes, réduisant mécaniquement et sans concessions, les cavités buccales des chanteurs.

Reste le support visuel. Le clip vidéo, afin de contextualiser cette boue sonore. A grands renforts d’éclairage, l’égo des performers y est lamentablement sublimé. La grossièreté dispute ici le premier plan à l’obsénité dans une lutte sans fin.

Le tout se déroule dans une atmosphère glauquissimme célébrant la vente de drogue au détail (“Au DD” ,titre de la chanson de PNL, jouant de l’effet clin d’oeil : tu vois de quoi on parle ? Tu fais partie de la famille. Tu vois pas ? Renseigne toi, et tu feras partie de la famille.)
Jouant sur les besoins grégaires en instiguant le malaise de la non inclusion, véritable drame à l’age des unités de leurs market segment, ces musiques participent largement au mal être de la société.

Au delà du claquage générationnel, et de la consternation face à l’effacement de toute aspiration constructive, non matérialiste dans  l’esprit des acteurs de ces sphères musicales, ce sont bien les conséquences sociétales, familiales et –osons le mot — spirituelles qui me remplissent d’effroi.
Comment un professeur peut-il espérer avoir l’attention d’un jeune esprit rompu à (par?) ces glues radiophoniques et à l’armada des codes attenants (langagiers, vestimentaires, esthétiques….)
Il ne peut s’établir qu’un rapport conflictuel, plus ou moins ouvert.
Conflictuelle aussi, mais plus intimement douloureuse, la relation qu’une père ne parvient plus à avoir avec son fils, dont  les comportements l’exaspèrent autant qu’ils l’inquiètent.
Et que faut-il penser des tentatives pathétiques et desepérées, des parents et professeurs de pénétrer cet univers morbide pour s ‘aligner sur leurs enfants, leurs élèves  ?

Que faire d’un cerveau plein de cette soupe de violence ? Que faire une fois que s’est appliquée la démultiplication des effets dus aux dynamiques de groupe ?


Et l’être enfin…Celui qui se meurt dans les méandres du néant matérialiste, qui enfile les kits identitaires à l’exhaustivité illusoire ?
Que faire lorsque l’overdose de débilité – vraie porte de sortie parfois, échappatoire — ne suffit pas et qu’il s’enfonce dans la noirceur, dans l’épaisseur nauséabonde de la tourbe  égotique ?

Je ne veux pas incriminer les protagonistes directement. Ces pages n’ont absolument pas pour objet la critique musicale…Evidemment je ne connaîs pas ces personnes.

C’est la découverte inopinée de ce materiel qui a initié cette publication et, au delà de quelques jouissives saillies contre ce que cela représente à mes yeux, elle constitue pour moi l’occasion de parler des conséquences profondes que je perçois.
J’observe enfin, qu’il s’agit bel et bien de PNL, dans son versant le plus néfaste. La programmation psychique et langagière de ces styles essaime ici un produit de destruction dans les quotidiens des auditeurs-clients.

J’aimerais simplement dénoncer le cynisme ambiant qui consiste  plaider l’argument de l’entertainment pour dédouaner l’auteur/interprète de toute obligation de conscience et atténuer l’attention des personnes de ces cercles, des deux cotés de l’enceintes, sur les conséquences de ces méfaits. 

Dans le silence, dans l’honneteté de leur coeur profond, sauront-ils le voir ?



PS: En vieillissant, j’hésite à valider ce type de contenu, à forte composante caustique. Cependant, je reste convaincu qu’il n’est jamais inutile de pointer du doigt les forces de mort à l’oeuvre derrière les logiques  mercantiles.
Les dénoncer, c’est ausi parler d’un autrement, d’un ailleurs, d’un au delà.


Aussi insignifiant que puisse sembler le coup de pioche, il rapproche toujours de la brèche.

Franck Joseph


©FJ May 2019

Poèmes, recueils, articles et romans disponibles en format papier : LIVRES ET RECUEILS

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