Mon Groupe Préféré…

Parmi les choses que les gens aiment, et auxquelles ils ont plaisir à s’identifier, beaucoup n’ont en réalité aucune existence.

Il s’agit d’un constat effectué au détour d’une affiche publicitaire croisée dans la rue portant sur le concert local à venir d’un groupe populaire dont le nom a disparu de ma mémoire.
Cette fugace perception, rayée par la vitre crasseuse du bus en mouvement, cristallise une question de première importance :


-Sur quoi est-il plus sage de s’attarder ?
Sur le plaisir que je ressens en vivant une expérience d’identification à…ou sur la réalité — ou l’absence de réalité — qui la sous tend ?

Auquel cas, irais-je chercher plus profondément ?
En aurais-je le courage ?

Les gens — vous et moi — tombent amoureux d’une partie d’eux-mêmes.
Le support culturel, a fortiori s’il est issu des mouvances pop, flatte les représentations que nous avons de notre petit peuplade intérieure.

Nous entretenons une relation apparemment bilatérale avec cette construction culturelle. Ces besoins identitaires plus ou moins subtils alimentent les productions de matière culturelle et en retour, elle vient nourrir nos représentations.

Les rapports pseudo amoureux avec ces constructions mentales (le groupe que j’aime, le style de musique qui me représente, …) sont entretenus par quelques informations saupoudrées ici et là.

Comme la distance éteint les amours artificiels, la réalité de cette relation tend, dans un esprit sain, à s’éteindre.

Malheureusement pour la santé de nos esprits, cette évolution naturelle est brusquée par le déploiement des stratégies marketing qui n’ont de cesse de nous soumettre aux rappels de l' »être aimé » : publicités, déclinaisons des produits culturels, création et entretien de modes, attitudes…

Sans surprise donc, de cette union naîtra une créature mentale.
La progéniture de cette relation est une identité.

Pourtant, le rôle de ces entremetteurs est surévalué. Car à chaque fois qu’ils tentent de raviver la flamme de cette identité artificielle dans notre esprit nous leur laissons l’accès.
Nous validons leurs intrusions.

-« L’identification ? Parce que nous le voulons bien… » Pourrait-on dire pour singer le slogan de la marque shampoupineuse.

Je crois qu’il s’agit en réalité d’une forme de fétichisme, car cette relation est totalement auto produite, auto entretenue.

En cela, je pense bien sûr à ce que l’on nomme par cet oxymore «  produits culturels, ».
En regardant rapidement, on pourrait croire que les produits culturels sont produits par des artistes ou par une industrie de la production culturelle.

Ces matières culturelles sont effectivement produites par une industrie culturelle qui émet vaguement des éléments.
De là, nous l’intégrons et le laissons fermenter en nous. Lorsqu’il grandit nous feignons très efficacement d’oublier qu’il s’agit en réalité d’une production personnelle.

Parmi les plus inattendus des résultats de la pratique, la perte de perméabilité à ces émissions de messages visant à nourrir notre sentiment d’identité est particulièrement agréable.
L’assise approfondit l’existence.
Nous pouvons ainsi considérer ces paillettes pour ce qu’elles sont, sans les surinvestir de nos élans adolescents, de notre besoin  d’appartenir ou d’agrémenter nos kits identitaires.
L’approche des matériaux culturels est moins empreinte de fébrilité.

Il est possible également que tout intérêt pour ces relations, ces considérations, ainsi que pour les activités de catégorisations sans fin où nous aimions à laisser notre temps s’effiler, cessent.
Cependant, un rejet net et brutal ou, pire encore, doublé de prosélytisme, s’il se prolonge relève des dynamiques similaires à celles dénoncées.
De l’autre coté du balancier, mais toujours la même horloge.

Essayons d’accueillir la consternation à laquelle ces évolutions peuvent parfois donner lieu, dans un espace de compassion.

Les marais poisseux du samsara
ankylosent les âmes en masse.

(On y trouve aussi la vie fluide
lorsque les boues perdent leur emprise)

 

Franck Joseph

©FJ August 2019

Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s