Le Bodhisattva de la Machine à Café

(Please scroll down for the english version)


Il arrivait à Julie de se repenser alors qu’elle évoluait dans sa vie d’avant : les bureaux, les collègues, les tâches imbéciles et les discours vides en salle de pause.

Lorsque, par convenance organisationnelle, elle s’octroyait le quart d’heure de liberté que l’autorité consentait à lui accorder, elle aussi participait à ces échanges entre deux cafés compulsifs.
Lorsque son tour venait, elle savait saisir la salle au rebond et enchaîner quelques dribbles syntaxiques sans ralentir son rythme; elle en profitait alors pour déployer de ses jongles jouissifs qui maintenaient l’auditoire en haleine.

Quand elle jugeait l’avoir suffisamment hypnotisé par les touches allusives qu’elle abordait, elle décochait le tir final, celui que personne n’avait vu venir et qui, presque immanquablement, achevait sa course en pleine lucarne.

Les quinze minutes étaient alors passées…et avec elles s’était refermée la fenêtre de tir : La sphère d’interaction entre humains d’une même organisation avait été passée à se voir briller quand elle aurait pu être écoute consacrée à l’évolution, même imperceptible de tous et de chacun.

Pour les acteurs grotesques de cette scène sauvage, il convenait surtout de s’adonner à l’une ou l’autre des stratégies suivantes : 

-compenser l’absence de reconnaissance dont ils pâtissent dans les sphères professionnelles et familiales : tout un panel de réactions possibles : violences verbales, physiques, comportements addictifs, compulsifs….

-Profiter de l’occasion pour signer au bas du document faisant état de leur supériorité, de leur légitimité à étendre leur territoire social et rappeler aux habitants de celui-ci l’autorité qui est la leur et le respect auquel ils sont en droit de prétendre.

Ces deux stratégies ne forment en réalité qu’un seul et même mouvement de l’âme… Celui qui consiste à se dire.

Julie avait depuis investigué ce qui impulse ces comportements dérisoires et terriblement énergivores. Elle avait tenu entre les doigts de sa conscience la force sous jacente qui cherche à être là,  et prouver sa valeur.

Désormais, elle savait qu’il ne menait à rien de vivre pour se dire.
Plutôt que des oreilles, elle n’avait trouvé que des bouches closes, attendant leur fenêtre de tir. Pendant que l’on se dit, l’autre cherche l’angle et le vent favorable pour se dire en retour, par dessus, par dessous…

L’oreille authentique sait écouter ce qui se dit vraiment. Tous ces chants de tristesses sont les chants de l’amour étouffé.

Franck Joseph

©FJ August 2019
Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS


English Version : A Coffee Machine Bodhisattva

Julie sometimes happened to remind herself of how she was when she lived her previous life : offices, colleagues, dumb tasks, barren talks at the coffee machine, empty looks at break time.

When the Feeding Organisation would allow her to indulge herself in a 15-mn break, she would also take part to one of those talks between two neurotic coffee shots.

When her turn finally came, she definitely knew how to land the bouncing ball of conversations and start dribbling with words while keeping the pace, rolling out her juggling skills to keep her gaping audience  in suspense.

When she gauged her legwork hypnotic enough, she would fire the final shoot and hit the top corner without a doubt.

Fifteen minutes had passed… and the launch window was closed. The sphere of interactions among human beings within the same organisation had been spent trying to shine…When it could have opened onto new relational horizons, helping the community move forward, however imperceptibly.

What had mattered for the grotesque actors in this wild corporate scene was one of the two following strategies :

-Compensating the absence of recognition everyone in those frozen places is suffering from.. giving way to a wide array of possible reactions: verbal or physical violence, addictive behaviours…

-Capitalizing on the opportunity to assert one’s superiority or legitimacy to enlarge one’s social territory by reminding everyone our authority and the marks of respect that ought to be shown.

In reality those two strategies are the expression of a single inner dynamic :
Telling oneself…

Since those moments of her past life, Julie has been investigating the source of useless and exhausting impulses.
She has held in the palms of her consciousness the underlying force pushing and throbbing to tell itself and prove its worth.

Now she knows there was absolutely no point in living to tell herself to the world.
Instead of ears to hear all her brilliant attempts at telling herself, she had only found closed mouths and gritting teeth, waiting the perfect timing and conditions to tell themselves in return, waiting their very own launch windows.

A wise ear knows what is really being told.
All the songs of sadness and despair are  songs of smothered love.

Franck Joseph

©FJ August 2019
Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

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