Le Maître Endormi – (fantaisie ?)

Dans le jardin, Matthieu s’approcha d’un pas habituel, puis s’interrompit soudain.
Par la fenêtre, il vit le maître assoupi.  Il n’avait pas pensé le trouver ainsi, puisque la porte était ouverte.

Il s’était endormi alors même que n’importe qui aurait pu s’introduire chez lui : Le sommeil du maître n’était donc pas conditionné à un contexte de sérénité minimal…

Matthieu, l’espace d’un instant se sentit l’acteur d’une scène qu’il n’aurait su souhaiter. Cette séquence si fréquente qui consistait à pénétrer l’antre de pratique depuis l’extérieur du dojo avait aujourd’hui un goût d’effraction.

Le maître avait lui-même laissé la porte ouverte et son intrusion n’en était pas réellement une, puisqu’il  n’interrompait en aucune manière le sommeil du maître.
Sur ce lopin particulier, il n’y avait pas de droit de la propriété à enfreindre…
Il nota d’un sourire que l’éveil était, ne serait-ce que partiellement et ponctuellement, de son coté.

Si le sage est assoupi et que lui ne l’est pas, il devient de fait responsable gardien de sagesse.
Une fois l’aspect comique de cette situation passé, il lui vint un sentiment étrange et inattendu. Avec l’éveil incombait ainsi la responsabilité.

Si quelqu’un, en cet instant, s’introduisait à la demeure du maître, il lui faudrait alors agir, puisqu’il était le seul en capacité de le faire.
C’était là un enseignement profond qu’il laissa infuser dans une interprétation plus étendue.

L’éveil n’est pas une plage de plaisir et de sérénité que l’on aurait découverte après des semaines des mois, des années de nage au travers des ressacs d’une eau froide et d’un ciel épais.
Sur la plage que l’éveillé découvre, sont échoués dix mille êtres en souffrance.
Bien qu’ils soient sur la même plage, eux se sont échoués par misère quand lui s’est extirpé par grâce. Un sentiment de responsabilité s’empara de lui.

Il réalisa que la nature de l’éveillé est de veiller sur les non-éveillés, de leur ouvrir les broussailles vers l’intérieur des terres pour les protéger, puis d’ouvrir les tranchées vers un retour conscient à l’océan.
Une fois éveillé, il n’est rien d’autre qu’il puisse faire que d’étendre les bras et ouvrir les mains vers les forêts de souffrance.
Chacun des hommes est pour lui une jeune tortue désorientée qui tourne en rond et creuse le sable en vain.

Ils se montent les uns sur les autres sans égard ni pourquoi… Il appartient à l’éveillé de les redisposer face à l’océan qu’il connaît.

Le maître dort et sur la plage du dojo, les rochers de zafus commencent quadriller le tapis de sable.

Le sommeil du maître est l’éveil du disciple. Il a pris le relais de conscience. En lui affleure sa nature profonde. La responsabilité est la fleur de l’éveil.
Il n’est d’éveil que responsable.

L’éveillé voit les autres personnes depuis le mur qu’il contemple. 
L’éveillé n’en a plus que faire que d’attirer l’attention ou de monter sur la tête de ses frères, sur la tête de son père. Il ne poursuit aucune stratégie personnelle.

Cette note à lui-même dura-t-elle plus d’une heure ou quelques secondes ? 
Matthieu ne put le dire. 
Alors qu’il s’était installé en posture, les pas qu’il entendit s’interrompirent exactement à 17h30 de son horloge spatiale: 
La cloche, 
Zazen.


Textes en lien :
Bodhisattva: Parce qu’il n’y a rien d’autre à faire.
Luc 8:22

Franck Joseph

©FJ Nov 2019 
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Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

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