Ici n’est pas mort : le Voyage

Avec la marée montante du matérialisme…
(à tous ceux qui se sentent coupables de ne pas voyager)


La mer de la modernité a déposé un nouveau costume sur la plage de l’espace mental.
Il s’agit du costume de l’homme cosmopolite. Voici que l’on se le passe de main en main et que je me retrouve contraint à mon tour de le revêtir.

Il fut une époque où le micro contexte professionnel me le tendait chaque semaine.
Étant alors musicien, il me fallait arpenter aéroports, salles de concert, hôtels et restaurants comme d’autres se rendent au bureau.
J’avais d’ailleurs fini par arborer le même sourire blasé — non sans un certain snobisme– et communiquer aux regards que j’imaginais posés sur moi une image froide de routard ayant perdu toute saveur pour les routes et halls de gares qui se ressemblent tous sous mes pas.

Aujourd’hui, c’est un contexte élargi qui me présente à nouveau ces habits de l’empereur : celui de la société de consommation.

Il nous faut désirer partir de n’importe où, mais partir. Passer le weekend, faire un break. Toute absence de ce désir est d’emblée suspecte. Elle est d’ailleurs suivie par des accusations de “réac” ou les diagnostics de syndrome depressif, ou encore, se voit affublée de l’étiquette suivante : “ crise de la quarantaine” :
Mais pourquoi irais-je passer le weekend ailleurs ? Pour saisir une opportunité ?

Mais pourquoi irais-je passer le weekend ailleurs ? Pour saisir une opportunité ?
Le weekend passe ici aussi, et alors, c’est celui ci que je louperais.
Et le break que vous argumentez vouloir faire, n’est-il pas la confession d’une insatisfaction grondante dans votre quotidien ?
Pourquoi ne pas sonder celle-ci (insatisfaction) plutôt que de briser celui-là (quotidien)?

Un autre aspect de cette injonction au voyage me laisse assez inconfortable. Il m’est difficile de voyager sans pour autant alimenter un industrie lourde de conséquence au niveau environnemental. Quelle forêt a-t-il fallu raser pour y planter en lieu et place un régiment de bungalows ?
A quelle stratégie d’investissement mes deniers dépensés pour le louer vont-ils participer ?

Ce n’est enfin pas parce que le bien que l’on me vend est immatériel que le consommer ou le convoiter, le réactiver dans mes souvenirs ne me plonge pas au centre des supplices matérialistes ?

La technologie numérique d’ailleurs attise ces désirs avec un sadisme dont le raffinement n’a rien à envier aux mécanismes marketing des autres industries.
Je n’ai pas encore sélectionné la mer où j’irai nager que déjà le choix pléthorique, littéralement, me noie.

S’ajoutent alors les modalités et autres outils de comparaison sans fin.
Un euro ici, un verre de bienvenue ou une entrée au thermes par là…
Me voilà totalement infantilisé dans ces manèges infinis. J’angoisse, je ne sais pas, je vais forcément mal choisir …
Qui pour m’aider ?
Le break n’est pas fait, le weekend est passé et me voilà dépendant, assujetti comme un jeune enfant laissé seul au rayon jouets.

Je les ai tous tenus entre les mains, dans chaque cadre idyllique je me suis déjà projeté..
Épuisé, je m’assois au sol et je pleure.
Qu’on fasse un appel à l’accueil… Que quelqu’un vienne me chercher.

Je crois que j’étais plus heureux avant d’entrer dans ce centre commercial de plages et de visites. Je m’enivre d’un rien, quelques branches, une boite, des ouvertures à n’en plus finir.
Les choix des destinations brasse un univers fantasmagorique fait de rêves identiques, obligatoires et de projections douloureuses.
Tous ces rêves d’ailleurs ont étouffé l’ici.
Mais ici n’est pas mort, ici respire encore.
Sous les couches épaisses des datas détrempés, des arbres tronçonnés,
Tous les scintillement des euros récoltés.
Sous les fumées du kérosène consommé,
Ici m’entend, le silence m’attend
Au fond de l’ici, toujours le silence
L’ailleurs du bruit.
Ailleurs n’existe pas.

Franck Joseph

Franck Joseph
©FJ March 2020
Livres disponibles ici : RECUEILS.
Merci à tous de permettre la continuation de ce projet : Soutien et Participations

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