Je suis la Plante

                                           Depuis toujours, j’ai pour habitude pratique, de jeter en vitesse de l’eau dans une plante de la cuisine, lorsque je la trouve défraîchie.
Par cette action pressée, je crée alors une flaque maladroite à la surface du pot. J’en mets trop et trop vite.
La vaisselle, le bain, les courses, m’attendent. Entre deux obligations-oeillères, je nourris la plante.

Cette eau, je la prends au robinet. c’est rapide et tout près. C’est une plante, et l’eau minérale, c’est pour les enfants, l’eau du gros bidon, c’est pour le fer à repasser, et l’eau de pluie, c’est pour les plantes du jardin…

Aujourd’hui, je rentre après m’être adonné à  quelque activité physique d’homme postmoderne. Concerné par les maladies cardio-vasculaires évoquées à la télévision et l’entretien du galbe de mon torse grec, je me suis pourtant senti fatigué, épuisé par le peu d’efforts imposés à mon corps.
Tellement vidé, que j’ai dû interrompre mon jogging citadin bien en amont de la durée étalon minimale pour qui prétend à un minimum de respect de sa congrégation de la basket.
Dépité et en proie à de sombres ruminations quant au joug fatal de l’entropie qui me soumet, je rentre.
La porte passée, une envie viscérale de boire monte en moi, un besoin impérieux qu’il me faut satisfaire rapidement, sous peine de me sentir défaillir. Sans doute aucun, cela suffirait à anéantir les restes de fierté qui vacillent en moi.

Je remplis un bol d’eau et, trop rapidement pour profiter d’une satiété hydrique salvatrice, j’engouffre la moitié du contenu, faisant déferler une chute d’eau niagaresque au travers de mon gosier hurlant.

La plante habituelle se dresse mollement à hauteur d’yeux.
‘Plante’ est un terme un peu abusif: il s’agit de trois tiges, dont deux toujours vertes, obtenues suite à des noyaux d’avocats plantés expérimentalement il y a plusieurs années…. Elle est encore là, comme un bibelot usé, sur le bord du bar de la cuisine.
Elle me parait recroquevillée et, l’esprit déjà ailleurs,  je tâte la surface de sa terre.
Dure et sèche.

La fontaine d’eau est vide et le mitigeur de la robinetterie est loin. En plus, il est réglé sur eau chaude, ce qui représente un mouvement supplémentaire.
Une seule option me reste à portée de main si je veux souscrire à la stratégie du moindre effort auquel me contraint cet état de jogger grincheux: verser l’eau non bue de mon bol dans la terre craquelée.
En procédant à ce geste que d’aucun qualifieront d’une banalité confondante, je suis saisi par une réalisation subite:

L’eau qui a pénétré la terre de ce petit avocatier est la même que celle que je viens d’ingurgiter. Non pas la même eau du même robinet, ou la même eau de la même formule H2O, mais la même eau.
C’est à dire que, deux gorgées plus loin elle se serait retrouvée au fond de mon estomac, dans le sang de mes veines, dans la lymphe de ma lymphe. Au lieu de m’alimenter et de devenir du ‘moi’, elle l’alimente, elle, et devient du ‘plante’.
Je ressentis une proximité insoupçonnée avec cet être végétal si souvent négligé.

Ceci n’est pas un exutoire à je-ne-sais-quelle niaiserie post-hippie dégoulinante de love sucré, mais une compassion fluide.
L’identité de la plante est mon identité.
Si l’eau pour moi est l’eau pour elle, si l’eau que j’ai bue me fait tant de bien et que cette eau lui dresse à nouveau ses feuilles, nous partageons la même nature.
Ou du moins, il est quelque chose dans nos natures respectives d’indéniablement identique.  Notre nature est commune. Nous habitons une nature commune.

Nous, dedans et le jardin, dehors…la nature apprivoisée. En voyage ou à la télévision, la nature sauvage.
La non-nature est une fiction. En dehors de la nature, rien n’existe.
Ici et là, dans le passé comme aujourd’hui poussent des  bulles d’ignorance, des abcès d’arrogance, qui s’infectent par la force dévastatrice de l’habitude, du déni et de l’ennui.
Au sein de ces bulles, les relations sont artificielles et construites sur des concepts épuisants. Il faut une vie pour tenter de les maîtriser. Nous mourrons sans y parvenir.
La nature, n’a pas cessé d’exister pour autant.
Notre nature nous y attend.

Reconnaître que nous sommes vivants comme la plante est vivante, sujets à des besoins semblables, c’est une évidence scientifique à laquelle j’aurais acquiescé mille fois sans vivre cette expérience. Et ce constat, les lecteurs de ces lignes le font tous.

Pourtant, mille fois je n’aurais pas compris la réalité, ni l’étendue de cette nature commune.

Franck – https://www.ecouterlesilence.com/blog

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