La Mort dans le Sable

Je vois autour de moi deux façons de regarder le monde.

La première, c’est de voir les choses comme ultra actuelles, fébriles, la tête dans le guidon, vivre sa vie comme on regarde une chaîne d’infos en continu, avec la nécessité de défendre, protéger, entretenir, de construire, d’être à la page, de rebâtir, de perpétuer, croître et multiplier.

Cette manière d’être au monde est alimentée par une effervescence de cachet de paracétamol. À peine commence-t-elle à retomber, que la mousse repart de plus belle, alimentée par un nouveau cachet lancé dans le verre d’eau.

 À peine commence- t-on à se lasser qu’un nouveau projet, un nouvel achat, une nouvelle relation vient relancer notre effervescence intérieure.

Avant de rencontrer l’autre manière d’appréhender la vie, il peut être sain de rester au fond du verre d’eau délaissé et de connaître la tristesse propre à l’absence d’agitation. Avant d’aller faire un tour.

 Cette façon d’envisager le monde est psychiquement coûteuse. Elle ne laisse pas indemne et génère souffrance et frustrations, car la réalité s’obstine à démontrer tout le contraire. À moins que ce ne soit nous qui nous obstinions à ne pas voir…

Ce n’est pas la violence du réel qui fait mal, c’est notre persistance désespérée à entretenir notre système intérieur.
En pleine tempête, nous mettons toute notre ardeur à maintenir les serviettes en papier sur la table du jardin en espérant qu’elles servent au repas du lendemain. Les voyant se déchirer, nous blâmons la tempête.
Totalement ignorants que, l’air de rien, les feuilles du jardin qui emblavaient jusqu’alors le passage sont efficacement dégagées. Et nous hurlons: « Pourquoi moi?! Pourquoi mes serviettes?! »

La deuxième manière d’appréhender la vie est de voir au-delà des perspectives individuelles et des nécessités d’entretenir l’ignorance pour pouvoir forcer l’application de son système, en vain.
Comprendre que ce sont les bulles du paracétamol dans le verre que nous fixons avec fièvre qui nous entretenaient ces maux de tête. C’est laisser le verre sur la table et aller marcher dehors.

Voir que tout, absolument tout ce qui nous entoure, ce qui nous agite, ce qui nous abrite, porte intrinsèquement la nécessité de disparaître.

 Jaillit alors une bouffée comique. Une saillie burlesque irrépressible. Que ce soit sous la forme de la perte d’un téléphone portable ou d’un accident violent et fatal, se jouent les mêmes scénarios… et la mort, qui est le drame de notre vie, est d’une banalité affligeante.

 La mort est la nature même de la vie. C’est aussi drôle que quelqu’un qui passerait son existence à arpenter les plages, et serait stupéfait, pétrifié et rempli d’effroi en apprenant soudainement d’un inconnu qu’il marche sur le sable.

La mort est la texture de nos vies, le matériau principal de notre quotidien. À moins que ce ne soit la vie qui soit le principe de base de la mort…

 Les gens meurent comme pour rire, sans pause, comme une blague interminable et efficace qui se rejoue depuis toujours et pour toujours. La vie engloutit les gens en masse, comme les vagues font rouler les grains de sable par millions… Sans vagues, pas de sable.

  Il faut reconnaître, à leur décharge, que les forces d’illusions sont assommantes. Personne n’est à l’abri de baisser sa garde face aux mécanismes de L’Assommoir. Dans les tuyaux  de l’alambic alimentant la bête, circule la potion de peur qui se déverse sur les champs d’hommes et s’infiltre jusqu’au fond des sols de leurs structures. Elle pousse à faire, faire, faire et fuir en faisant celui qui fait.

 Pour presser l’orange, il est nécessaire qu’elle se tienne bien sagement, tout près des autres, dans le panier prête à être saisie. Celles qui dévalent gaiement la colline en riant de leur sort et de celui de leurs amies trop pressées, qui peut les attraper, et à qui peuvent elles bien servir?

À bien y regarder, je ne vois qu’une façon de regarder le monde. Une façon large qui se sait, et une façon large qui s’ignore.

Franck

 

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