Assis dans le Dernier Canot Percé

Cet article fait suite à Les Maîtres de la Pluie et le Canot Percé

Contexte:

 

(Le canot de sauvetage

Ainsi, nous naissons sur un paquebot qui coule, et sautons sur un canot gonflable.
Enthousiasmés par la perspective d’être sauvés, nous ne nous apercevons pas qu’il est percé…l’angoisse croît, plus ou mois erratiquement, jusqu’à ce que nous percevions un autre canot qui croise notre route et sautons dessus. Nous y investissons toute notre foi et toute notre force d’identification.
Rassurés, le temps de nous apercevoir qu’il est aussi défectueux.
Puis, un autre canot passe, ….puis un autre.

Jusqu’à ce que nous nous asseyons dans le canot, sachant qu’il est de toute façon troué.
Quoi qu’il en soit, la noyade adviendra. Alors autant arrêter de sauter de canot en canot.)


Vivre comme on saute de canot percé en canot percé crée l’angoisse existentielle.
Une fois que l’on a suffisamment sauté pour comprendre qu’un canot non-percé est quelque chose qui n’existe pas, qu’aucun des rafiots passant devant nous ne pourra jamais nous assurer une flottaison pérenne, profitons-en pour voir en nous ce qui pousse à flotter.
Cet instinct de préservation est frustré par l’océan, par les vagues, par les tempêtes, par les déjections des goélands, aussi.
A la question : Sur quoi pouvons nous donc prendre pied? Quelle est l’embarcation qui ne coule pas? Il n’y a de réponse que le silence.

Le silence de celui  qui constate qu’une telle embarcation n’existe simplement pas.
Parlons un peu quand même…

L’aspiration à flotter toujours est une aspiration et en cela, il faut la respecter. Derrière cette volonté à objet (flotter) se cache l’aspiration sans objet.
Derrière l’aspiration sans objet, se cache la question du sujet.

Quel est celui qui cherche en permanence à trouver un petit bateau avec une telle fièvre qu’il est capable de se convaincre lui même que le trou d’air sifflant n’en est pas un, ou que la planche manquante ne fera pas rentrer l’eau dans l’embarcation?

A cette question il n’y a pas de réponse que les mots puissent encercler. Ils esquissent des traits, des cercles comme des brindilles que l’on jetterait sur la terre. Lorsqu’ils entourent un bout de réponse, ils se vident de leur sens et meurent avec le vent qui souffle.
D’autres mots-brindilles se posent, et s’envolent sans laisser de réponse.

Quel est celui qui saute dans le canot?

Celui là est précisément celui qui fait l’expérience de l’angoisse existentielle, qui en subit les assauts,  qui souffre des conséquences concrètes psychologiques et physiques.

C’est alors qu’il peut être habile de changer de plan, d’insuffler une dimension supplémentaire à la platitude circulaire, étouffante des considérations ci-dessus.
Allons-y:

L’angoisse existentielle est un phénomène de surface. (aussi douloureuse soit-elle)

Cela peut sembler totalement contradictoire avec la matérialité, la ‘réalité’ de la souffrance qui en résulte et j’entends d’ici les insurgés:

-« Comment ?! Cette angoisse qui me tient éveillé toutes les nuits? Cette déchirante expérience qui me cisaille toute la journée au travail? Cette impression criante de passer à coté de ma vie….Un phénomène superficiel ?! »

Oui, l’angoisse existentielle est du trifouillis dans le bac à sable.

Soyons précis: C’est l’impression de ne pas pouvoir en sortir, d’en être le prisonnier, d’être définis par cette angoisse, qui est un phénomène superficiel.
Il ne s’agit à aucun moment de nier la souffrance créée par cette angoisse, mais de transcender le caractère « existentiel », qui pourrait laisser penser qu’il s’agit d’une douleur inéluctable, qui nous ferait dire:

-Tant que j’existe je suis sujet à cette souffrance existentielle…

L’existence n’est pas du domaine de l’angoisse.
C’est l’angoisse qui voile l’existence.
L’angoisse existentielle est l’angoisse de l’existence du ‘je’.
Mais l’existence va au delà du ‘je’…

Il faut  reconnaître que tant que ‘je’ existe, ‘je’ est sujet à l’angoisse.
Inextricablement, l’expérience de ‘je’ est une expérience d’impermanence. ‘Je’ est assez intelligent pour voir que ‘je’ ne dure pas, même s’il  passe ‘sa’ vie à faire semblant qu’il en va autrement.
Alors, ‘je’ panique, ‘je’ souffre.
A aucun moment il ne s’agit de détruire ce ‘je’. Ce serait d’ailleurs une entreprise inutile puisque cette tentative ne pourrait être initiée qu’à partir d’une démarche d’angoisse, de désespoir et l’angoisse n’annihile pas l’angoisse, elle propose des canots troués sur lesquels on peut sauter, c’est tout.

Déverrouiller celui qui saute, lui fournir l‘air qui lui échappe, l’apprivoiser, lui montrer que l’océan n’est pas un ennemi.
Ce faisant, nous cessons d’alimenter son besoin de s’exprimer. Il restera calmement là, à flotter au gré de…ce qui se présente, comme un enfant qui sait que ‘dans trois dodos, c’est le vacances’.
Il aura appris qu’il n’est pas de bon conseil et se laissera informé par plus expérimenté, plus calme et plus sage que lui.

D’où vient la sagesse qui enseigne le ‘je’?
Quel intérêt y-a-t-il à répondre à cette question?
Cela équivaudrait à retomber dans la quête de maîtrise, à redisposer des seaux dans le jardin pour comprendre la pluie (Les Maîtres de la Pluie et le Canot Percé)….

A mettre la main sur le premier radeau qui passe.

Franck

(Version Audio Commentée, Disponible ici)

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