Les Maîtres de la Pluie et le Canot Percé

Celui qui veut toujours voir beaucoup plus loin que le bout de son nez, et celui qui ne voit pas plus loin que le bout dudit appendice, ont une posture également erronée.
Envisageons un aspect, puis l’autre de cet égal égarement.

Voir plus loin que le bout de son nez:

Cela correspond souvent à une démarche de projection dans l’espace et le temps.
Projection en bloc monolithique, approche au gourdin, sans subtilité aucune.

L’individu cherche à maîtriser l’immensité en l’incluant dans ses systèmes bringuebalants. Mais un puits de pétrole versé dans un moteur le noiera sans aucun doute, et ce, même si l’ingénierie du moteur est optimale et agencée par les meilleurs d’entre nous.
De la même manière, un individu, aussi intelligent soit-il, aussi génial et créatif puisse-t-il-être, sera toujours saturé par l’intelligence et le génie de l’au delà.
Par définition, l’au-delà le dépasse. Que cherchent-ils donc tous?

L’au delà de l’espace, c’est la quête de maîtrise scientifique du cosmos, des fonds marins, du bout du monde, de l’infiniment petit…
La recherche de conquête de ce qui se trouve où l’on ne se trouve pas. Le moi se projette dans l’univers inconnu et tente de se l’approprier. C’est une source majeure d’angoisse existentielle: tout ce qui se trouve où je ne me trouve pas.

La science apaise, un instant. Mais sous l’abîme que l’on croit présomptueusement avoir comblé avec trois cuillères de sable, s’esquisse déjà un autre canyon…Cette maîtrise du non-moi pour apaiser le moi est une impasse.

-l’au delà du temps, c’est l’anticipation mathématique, le calcul fiévreux de ce qui se passera. Bien évidemment, nous décrivons ce qui est un enjeu majeur pour les sciences actuelles: créer des modèles comme on crée des récepteurs chimiques auxquels l’avenir s’identifiera assez pour s’y agripper. on essaie de mettre le temps dans sa poche.

L’illusion de fluidité qui en résulte  est grisante. Le temps qui advient– qu’il s’agisse de prévision météorologique ou d’anticipation des comportements de consommation–se mêle au temps qui est. La compréhension mathématique du présent tue le futur.

En effet, si le futur se produit comme il a été anticipé, toute composante d’altérité est fondue, calcinée sur place par les velléités de contrôle de ce qui advient.
Bienheureux les imbéciles, ils sauront encore être surpris?

Ici encore, c’est le moi qui est, qui s’étend dans le moi qui sera, tel un portrait figé qui s’élargirait sans cesse.

La persistance rétinienne crée l’illusion. Deux images consécutives d’un même film sont deux images, consécutives. Elles ont surtout en commun d’appartenir au même film.

S’agirait-il du même personnage dans cet extrait de scénario de 1/12 de seconde (2 x 1/24), d’une même scène, il en va pourtant bien de deux personnes différentes. Littéralement, de deux personnages imperceptiblement différents.
Que le second soit parfaitement fondu dans le premier au point de donner l’impression qu’il s’agit d’un seul et même personnage est une illusion.

Les modèles scientifiques qui élaborent des ‘récepteurs au temps qui vient, ont finalement l’attitude de celui qui dispose 50 seaux d’eau dans son jardin par un après-midi de pluie, et qui le soir venu ausculte les contenants plus ou moins pleins, et se dit:

-« J’ai maîtrisé la pluie ».

Comme lors de la projection spatiale, ici le moi se gonfle pour devenir le moi qui sera. La petite partie de ce qu’il sera qui correspond a ce qu’il était suffit à lui faire dire:
-« J’ai maîtrisé le temps ».

Parmi ce cheptel de calculateurs se trouvent des esprits éminemment brillants, des faiseurs de modèles dans lesquels enfermer le monde, des faiseurs de patrons par lesquels on pourra coudre le réel, des faiseurs de patrons, qui mèneront paître les masses technophiles, avides d’éterniser le  moi.

Ici l’aspiration est pourtant présente, et souvent sincère, mais elle semble dévoyée du fait qu’il s’agisse d’une aspiration à être toujours. Celui qui appréhende l’espace lointain ou le temps qui vient se rêve là-bas comme ici et après comme maintenant.
Au fond d’eux, quelque chose crie que ce qui est doit encore être, et la friction entre ce cri est la vie crée l’angoisse existentielle.

Ne pas voir plus loin que le bout de son nez.

Attitude contraire à ce qui vient d’être écrit, ne pas voir plus loin que le bout de son nez, c’est penser sincèrement que le bout de son nez est tout ce qu’il y a à voir.
Par cette posture au monde, il semble toujours que la terre soit plate et centrale à l’univers, que les nourrissons opérés soient incapables de souffrance, que les chiens qui couinent quand on les frappe souffrent autant qu’une horloge dans laquelle on mettrait un coup de pied.

Il s’agit, par cette disposition, de ne voir que ce que l’on voit. C’est une approche également systémique, à la seule différence que le système au sein duquel on cherche à enfermer le monde est celui au travers duquel nous voyons déjà le monde.

C’est se convaincre que la meilleure version pour naviguer sur Internet en 2018 est windows 95, sans mise à jour.
C’est sans aucun doute parmi ce cheptel que l’on trouvera les plus aptes à la soumission.
L’ordre en place, ou mieux, l’ordre d’avant, celui que l’on pense être préservé dans l’ordre de maintenant, est ce qu’il y a de mieux. L’inertie rassure.
Ceux-ci ne se rêvent pas après comme maintenant mais maintenant comme avant.
Le travers est le même, mais ces rouages rouillés semblent plus difficiles à fluidifier.
Même cri, même angoisse existentielle. L’aspiration au status quo est moins exaltante, et la forme de bêtise qui s’y exprime souvent est plus difficile à supporter, car l’impulsion au rêve est absente, mais c’est une aspiration tout de même. Il doit être possible de s’en saisir pour la réorienter.


Ne pas voir plus loin que le bout de son nez, c’est voir plus loin que le bout son nez
.

Ce qui est, est. Ce n’est pas moi qui le dis.
La personne qui l’appréhende est toujours neuve. C’est en cela que les projections sur ce qui advient ou les regrets de ce qui était, sont une aberration car l’individu qui expérimentera les choses lorsqu’elles adviendront, et celui qui vivait celles qui ne sont plus, était un autre.

Pourtant ce que j’étais se fond en permanence dans ce que je suis…

C’est la croyance, l’expérience forte d’un « je » dans l’affirmation ci-dessus et l’attachement à ce qui le constitue au moment de l’expérience qui crée l’angoisse existentielle.

Le nez des vrais gens

Sans aller soulever le couvercle des laboratoires abritant les esprits géniaux qui aspirent à enfermer l’infini dans leur fiole, on trouve précisément les mêmes mécanismes chez vous et chez moi, dans notre expérience du quotidien: penser que demain est un autre aujourd’hui et souffrir de constater qu’il n’en est rien. Mettre sa règle sur  deux points et tracer la droite.
Nous cherchons à prévoir par le biais de nos propres modèles, avec nos petits bras pleins d’aspirations:

Si je ne fume pas, alors statistiquement….
Si j’offre des vacances à ma femme, il n’y a pas de raison pour qu’elle me quitte…
Si je mets toutes les chances de leur coté en leur payant des études chères, alors mes enfants….
Si je vais à la messe tous les dimanches….
Si je fais tout ce que je peux pour remplir mes objectifs professionnels, forcément le manager….

Mais nos esprits quotidiens élaborent ces modèles selon leur capacité d’appréciation.
Par défaut, par nature, elle est très parcellaire et ne prend en compte que les paramètres à la portée de nos instruments de mesure.
Et notre instrument de mesure est nous-même…

Parfois, à la faveur d’un vent favorable, il arrive que nous récoltions ce que nous pensions que notre comportement permettrait.
A la galvanisation, au sentiment de pouvoir qui en résulte font rapidement place la déception, le désœuvrement face à toute la pluie qui tombe en dehors de notre seau, tout ce dont nous n’avons pu présager.

Le canot de sauvetage

Ainsi, nous naissons sur un paquebot qui coule, et sautons sur un canot gonflable.
Enthousiasmé par la perspective d’être sauvés, nous ne nous apercevons pas qu’il est percé…l’angoisse croît, plus ou mois erratiquement, jusqu’à ce que nous percevions une autre canot qui croise notre route et sautons dessus. Nous y investissons toute notre foi et toute notre force d’identification.
Rassurés, le temps de nous apercevoir qu’il est aussi défectueux.
Puis, un autre canot passe, ….puis un autre.

Jusqu’à ce que nous nous asseyions dans le canot, sachant qu’il est de toute façon troué.
Quoi qu’il en soit, la noyade adviendra. Alors autant arrêter de sauter de canot en canot.

Voyons ce qui se passe quelque respirations plus loin…assis dans le dernier canot percé.

Franck

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