Prendre Refuge : la Dernière Cabane (1)

Quelques mots préliminaires sur le décor au sein duquel se promènent ces considérations….

C’est souvent la « prise de refuge » que les pratiquants du bouddhisme associent le plus volontiers à l’entrée dans l’océan bouddhiste.
Ils y voient une démarche volontaire d’entrée dans la pratique du Dharma.
J’assume le risque d’une comparaison avec un baptême chrétien à l’âge adulte.
Entrer dans la famille de Dieu m’a toujours heurté de prime abord. Instinctivement, l’idée me mettait mal à l’aise.
Cela impliquerait qu’il puisse exister un Dieu qui ne nous reconnaîtrait pas comme ses enfants tant que nous ne le sollicitons pas. Justice divine à deux vitesses. Ceux qui ont la carte de séjour, et les autres…

En côtoyant des membres validés de la famille, sans l’être nous mêmes, nous serions en quelque sorte des pièces rajoutées. Comme un enfant dans une famille recomposée qui souhaiterait qu’on le traitât comme un fils à part entière, tout en sentant que ce ne sera jamais vraiment le cas.
Revenons-en à nos mouton bouddhistes: l’entrée dans la voie du Dharma a-t-elle un sens? Si oui, cela signifierait qu’il existe un champ hors duquel le Dharma n’est pas.
Vision étrangement duelle pour tout aspirant au Mahayana.


 

Suspicion

Pendant longtemps, je portais sur la prise de refuge bouddhiste un regard condescendant d’intellectuel bedonnant.

Tous ces gens qui font semblant de ne pas se targuer d’avoir pris refuge, de quoi éprouvaient-ils le besoin de s’abriter préalablement à leur engagement?

Quel était l’aspect de leur vie qui les effrayait au point qu’ils ressentissent le besoin de s’en protéger?
Comment pouvait-on être assez crédule pour croire qu’une fois le refuge trouvé, nous serions délivrés du monde et de ses vicissitudes?
Ni réfugié, ni fugitif, pourquoi donc irais-je prendre refuge?

Je n’y voyais que décevante superstition.
Faisant la queue, par défaut, comme les autres, je décidais de faire un pas de coté, en disharmonie avec cet infantilisme tout droit transposé des croyances populaires.
Dans la file, attendre son tour pour une imbécile déclaration d’intention, équivalente au corbeau jurant, mais un peu tard qu’on ne l’y prendrait plus?

Je n’y voyais absolument rien qui puisse ressembler à une quelconque étape vers le non-dualisme et rangeais cette prise de refuge sur l’étagère mentale qu’occupaient déjà les récitations, les génuflexions, les ‘va-à-la-messe’, les ‘pour-vos-péchés’, les costumes variés…
Tous ces éléments de pratique spirituelle qui, pour être intégrés doivent être passés à la moulinette puis élargis, décontextualisés et observés depuis un point de fuite éloigné . En conséquence, toute utilité du concept ou de la pratique au quotidien disparaît totalement.

Plaquage 

Puis la percée psychique arriva.
Alors que je rêvassais dans une phase préliminaire à l’endormissement, égrainant l’historique de mes investissements/désinvestissements, attentes nourries/déceptions fournies, gloires sociales/solitudes abyssales…mon esprit se fit soudain plaqué au sol par le poids d’une évidence.

Comme on découvre un sac rempli de poussière d’or sur le chemin que l’on emprunte deux fois par jour, sans l’avoir jamais remarqué auparavant…
Comme le stylo que l’on cherche désespérément pour noter l’information crépitante et qui attend que l’on se gratte la tête, après avoir retourné la moitié du salon, pour se laisser découvrir derrière notre oreille.

Si ces mouvements ascendants et descendants n’avaient cessé, depuis tout ce temps, je serais totalement desséché, vide de vie.
Ou fou, à hurler aux quatre vents mon excitation avant de pleurer de mon désarroi devant si peu d’allant.
Ou faux, à prétendre connaître les sommets de l’épanouissement et dès que les projecteurs cesseront de se refléter dans l’indécente blancheur de mon sourire, je m’allongerais en proie aux angoisses étouffées.

Si ces dépenses psychiques avaient continué leur phases d’ascension et de descente disais-je, prétendant ainsi qu’elles n’ont plus cours à l’heure où ces lignes d’étendent d’une marge à l’autre de mon carnet…
Si ce n’est qu’en réalité, elles n’ont pas cessé.
(elles n’ont d’ailleurs, jamais vraiment commencé.)

Cabane en bois

Mais depuis l’ancrage que je connais, je les observe ne pas avoir prise sur mon état profond.
S’il m’arrive de m’emballer, la vigueur est moindre. C’est celle du père de famille qui mime la course-poursuite avec son jeune enfant :
Feignant la fatigue, il prétend courir mais ne s’essouffle pas vraiment. Pourtant, il s’amuse à poitrine déployée.
Et lorsque, triste, je vois les écorces de mes jours s’amonceler sur le plancher, dévoilant ainsi toujours plus la nudité du tronc, c’est avec une connaissance sereine que je ne me laisse plus submerger par un effondrement pathétique.

Je prends refuge signifie donc que je prends conscience que je suis dans un refuge.
Si le bal folklorique des événements virevolte autour de mon abri,  les danseurs ne me saisissent plus pas le bras à chaque tour.

Cercueil ?

Lorsque que, dans le bouddhisme zen, on pratique la méditation du cercueil…
Il ne s’agit de rien d’autre que d’une expression de ce qu’est toute pratique de zazen.
D’ailleurs, on ne pratique jamais en dehors de son cercueil.
Ou plutôt, si l’on sort de ce cercueil, on cesse d’exister.
C’est la prise de refuge, aux couleurs abruptes et profondes du zen.

Franck

Suite: partie 2: Prendre Refuge : la Dernière Cabane (2)

 

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