Si Seulement : Le Temps du Mental

A force de voir dans chaque élément qui se présente à toi
Un obstacle sur la route de ta vie désirée,
Ces éléments cessent de se présenter
Et tu restes, seul et triste, avec des ‘si seulement’.

Si seulement : 

-Tu partais en Asie,
-Tu devenais, l’écrivain, le chanteur, le guide…
-Tu avais rencontré l’âme sœur qui saurait t’épanouir,
-Tu quittais ce travail qui te vole ton temps de

Tu es le diamant qui refuse d’être poli par les outils du maître artisan, convaincu que d’autres mains, plus adroites sauront mieux te révéler.

Il existe deux types de constructions habiles que nous élaborons afin de remplir les trous que nous croyons voir dans l’existence.
Ce sont des tentatives maladroites pour expliquer le monde perçu comme insuffisant à nous combler.
Le principal intérêt des outils que nous allons présenter est qu’ils maintiennent intacte notre valeur et n’impliquent aucun travail de remise en question ou d’acceptation de ce qui est.

Ils permettent de travailler (inutilement et sans efficacité) le monde pour ne pas avoir à s’émousser soi-même. En réalité, le monde n’est en rien affecté par nos tricotages cognitifs.
Quels sont donc ces outils ?

Le conditionnel présent et le conditionnel passé

Dans sa forme au présent, le conditionnel permet ceci : il dédouble le réel et opère les changements souhaités dans cette version copiée.

Par exemple, il permettra de copier mentalement le monde où les enfants, les collègues et la vie en général sont plus largement pesants et substituer à tous ces éléments des facteurs plus ou moins imaginaires — mais toujours fictifs — tirés des documentaires, lectures, discours, souvenirs, récits, d’un lieu ou d’une expérience où il en va, semble-t-il, différemment (l’Asie, une autre lieu de travail, une autre ville connue dans le passé, l’Inde où un ami a voyagé…)
« Si j’allais en Asie, si je retournais travailler pour mon ancien employeur, si seulement… »

Lors de cette expérience du conditionnel présent, je suis le même dans le monde et dans l’univers dédoublé, mais mon environnement a été modifié.
Dans cette version copiée, fantasmée, il est davantage à la hauteur de l’idée que je me fais de moi-même.

Dans sa version passée, l’expérience du conditionnel est plus subtile, mais le résultat est similaire.
Le dédoublement de la trame temporelle s’effectue toujours, mais le monde copié est un monde passé.
(« Si seulement j’étais parti en Asie… »)
C’est pourtant toujours le présent que je cherche à justifier
(Je n’aurais pas à subir…..telle ou telle réalité, j’aurais un environnement à la hauteur de l’image que j’ai de moi-même.)

Ce deuxième outil constitue une stratégie plus efficace, plus stable. Avec le conditionnel présent, j’ai toujours l’opportunité d’agir (« Si seulement j’allais en Asie… » Je peux encore y aller, je n’ai qu’à y aller pour modifier l’environnement…)

La frustration est beaucoup plus fébrile, je peux partir, je peux changer de travail…
Cet outil me place dans une certaine instabilité.
Le conditionnel passé, en revanche, permet le confort inébranlable d’une inertie qu’il n’est plus question de discuter.
J’aurais du…. mais je n’ai pas.

La face B de ce surcroît d’habilité est une lâcheté sans faille.
Le temps passé est l’alibi. J’aurais pu, mais je n’ai pas : c’est trop tard, je ne peux plus.

Le temps du mental

Le conditionnel est par essence le temps du mental. Les mécanismes de justification, d’absence de remise en cause propres aux ‘si seulement’ sont les mêmes que ceux que l’on peut observer depuis le coussin de méditation.

Il y a un aspect qui peut sembler contradictoire à tout cela : passer son temps à écrire mentalement des scénarios qui visent à changer la réalité d’une part, et s’assurer que le changement ne s’opère pas, d’autre part.
La contradiction est vite levée par la réalisation qu’il y a d’un coté ce que je souhaite changer (l’environnement) et de l’autre, ce que je m’efforce de ne pas changer (l’image de moi-même.

C’est ici que le bouddhisme est d’un grand secours…
Recommençons: c’est ici que la vérification pratique des enseignements bouddhiste est d’un grand secours.
Ce moi que je m’échine à préserver au delà de tout, est en fait illusoire, constitué d’éléments assemblés, tous soumis au changement éclair : le moi n’a pas le temps d’exister, à peine caractérisé, le voilà déjà désossé.

Palper les contours: une stratégie d’opposition raffinée

Si j’ai tellement tendance à voir dans les éléments qui se présentent à moi des obstacles sur la route de ma vie désirée,
C’est du fait d’un besoin d’opposition.
Je m’oppose à ce qui est. Et j’y prends un plaisir certain, car cela sert mon intérêt stratégique.
A l’instant où je refuse ce que je la vie apporte, à l’instant où je me réfugie dans les ‘si seulement’, je nourris cette image de moi-même. Je me sers des éléments du quotidien pour donner chair à ce sentiment de moi-même.
C’est d’ailleurs précisément parce que je recherche cette opposition que les changements effectifs suivant les ‘si seulement’ ne sont pas légions…

La complainte du conditionnel simule un but secondaire (partir, changer…), pour mieux servir un but primaire (par l’insatisfaction, par l’opposition, renforcer le sentiment du moi).
Contrairement à ce que l’on prétend, c’est la préservation ou l’élargissement du moi qui est l’enjeu, le but de la manœuvre.
Si j’opérais le changement, je perdrais l’accès à ce but primaire et ne pourrais alors plus palper mes contours et me rassurer)

Le « pouvoir de l’instant »: notice de l’utilisateur

Lorsqu’à longueur d’ouvrages ‘spirituels’, on parle du pouvoir du moment présent, quel qu’il soit, on oublie de mentionner que dans l’instant réellement investi, habité, toutes ces stratégies s’effondrent.

On oublie de le mentionner.
Soit à dessein, car dans ces sphères, le but primaire est avant tout mercantile et faire état du fait qu’avec le moment présent le moi s’effondre, n’est pas ce que le plus large des lectorats potentiels souhaite lire…
Soit par ignorance du processus, car le fait que qu’on l’ait décortiqué en amont ne le rend pas plus fluide ou efficace.
En d’autres termes, ce n’est pas parce que l’on sait comment ça fonctionne que ça fonctionne mieux.

Back to basics

Dans le présent de l’indicatif, ou mieux : dans le présent progressif de l’anglais (ou présent continu, ou présent en BE+ING, selon les générations d’apprenants), je n’ai d’autre choix que d’abandonner cette peur de ne plus exister, c’est à dire celle qui me pousse à entretenir l’opposition à ce qui est.

C’est parce qu’il y a une incompatibilité radicale entre ces deux termes (entre ces deux modes d’être) que l’instant recèle un tel pouvoir de transformation.

Laisser le ‘si seulement’ et rencontrer l’autre.
L’autre, quel qu’il soit, pour ne pas réécrire
L’histoire sempiternelle en spirale chaotique
De l’homme qui meurt encore et encore
Parce qu’il a peur de mourir.

Franck

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