Des Bouts de Grillage (pourquoi la sensibilité ?)

Voici précisément ce qui passa cette nuit de juillet au travers de l’esprit de Julie:

« Si j’avais eu voix au chapitre, s’il y avait un endroit où je pouvais parler, j’aurais aimé m’exprimer ainsi…Je déposerais mon propos sur les filaments d’obscurité, ils sauraient le porter aussi loin que possible, jusqu’aux confins du noir, pour le soumettre aux éclats lumineux. Avec le matin du jour à naître, ils m’apporteraient le repos.

Pourquoi la sensibilité ?

L’élargissement de la conscience, l’approfondissement de la pratique spirituelle sont des mouvements de l’être infiniment créateur.
Un souffle nouveau chasse un souffle ancien.

Comment se fait-il alors qu’il faille encore noter, au côté des développements joyeux, un accroissement de solitude et une sensibilité magnifiée ?

À mesure que la pratique s’authentifie, nous tendons vers davantage d’équanimité.

Nous élargissons le spectre d’expérience de la réalité qui jusqu’alors causait des réactions en retour de bâton…

Pourquoi la sensibilité ? »


Allongé sur une natte à même le sol, elle opéra cette furtive rétrospective sur ces années et en vint à questionner sa souffrance.

Elle ne s’était, de mémoire de jeune femme, jamais sentie aussi seule parmi les autres, perplexe face à ses oscillations intérieures.

Les mots des autres sur lesquels elle avait jusqu’alors rébondi avec fougue, amusement, cynisme et sens du combat aiguisé, tous ces mots, ces regards, tous leurs gestes la plongeaient désormais dans un bain de remous dans lequel elle n’aurait jamais pensé baigner.

Et pourtant, de toute l’existence, elle m’avait jamais été aussi joyeuse, ni touché un calme aussi profond.

Elle comprenait qu’avec l’élargissement du spectre de conscience allait une captation de micro signaux non détectés jusqu’alors.

La différence était comparable à celle qui eloigne le ramasse-poussière domestique des énormes balais en V que l’on peut observer dans les grandes surfaces.

Ils ramassent en un seul passage tous les débris de produits, les papiers tombés des poches des clients, les restes de détritus coincés dans leurs chaussures alors qu’ils arpentent fiévreusement les allées par jour de soldes, …

Passer la balayette dans le couloir chez soi est beaucoup plus simple.

À ce jour, elle parcourait sa maison, les rues de sa vie précédée de ce grand balai attrape-tout qui ne laisse aucune chance de survie au détail de papier.

L’examen des micro-poussières, toutes ces petites perceptions, il lui fallait encore réaliser qu’elle n’a pas pour tâche de les résoudre ou de les trier.

Évidemment, lorsqu’on est habitué au ramasse-poussière familiale, il suffit de jeter le contenu à la poubelle et tout cela est hautement maîtrisable.
Mais cette même logique ne peut être appliquée aux montagnes de déchets et de restes qu’elle était désormais en mesure de récolter.

Sa fonction n’était pas de trier les déchets de tous les gens qu’elle rencontrait ni de ceux relevant de sa sphère intime.
Il lui fallait respirer au travers des poils de l’outil, les ventiler, les garder jusqu’à ce qu’ils puissent noter le passage de l’impureté, sans la récolter elle-même pour autant.

Agir pour les autres, tel un miroir silencieux.
Secrètement nourrir le souhait qu’ils perçoivent par réfraction l’amertume de leurs jets de mots.

Au plus le miroir est large, au plus nous pouvons réfléchir.
Au plus le miroir est propre, au mieux l’autre est susceptible de percevoir que les dépôts qu’il remarque sont les siens.

Parmi ces lectures, Julie avait souvent rencontré ces histoires de miroirs sans trop comprendre de quoi il retournait vraiment.

Le courant de la rivière emporte avec lui les débris des habitats qu’elle traverse.
La grille que j’y place récoltera d’autant plus facilement ces éléments que son maillage sera petit.

Elle voit aujourd’hui la rivière sur toute sa largeur.

Elle comprend que l’eau coule depuis bien plus loin que ce qu’elle avait pu imaginer.

Il lui faut encore ôter les restes de grillage, ces barreaux de moi où s’accrochent et pourrissent les rejets du monde.

Ils étaient la cause de sa sensibilité, l’origine de sa souffrance.
Julie pressentait un état, tout proche où le monde lui passerait au travers.

Elle embrasserait le flux aussi largement que possible, d’autant plus largement qu’elle lâcherait les doigts qui tiennent encore la grille.

Cette grille est un point stagnant qui n’a pas vertu à persister.

Elle découvrira alors la sensibilité sans souffrance et la solitude sans tristesse.

Franck J.

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