Les Berges d’Eveil

Assis en lotus, puis en demi lotus, car les genoux commencent à tirer…
Après quelques minutes, les genoux tirent toujours et les dos des pieds joignent la tendance.

Par la baie vitrée entrouverte, le vent s’engouffre généreusement et, le temps d’une inspiration, rafraîchit le visage.
Il semble qu’il traverse et emporte avec lui les tensions et les soucis.

Le rafraîchissement qu’il apporte est une source de joie merveilleuse.
Je souris et il s’en va, comme il est venu, s’engouffrant sous la porte d’entrée en sifflotant. Il n’est plus et je souris pourtant.

Me reviennent à l’esprit les tourments de ce jour et la question que la lumière de la brise éclaire en cet instant :

Le non-attachement aux sensations agréables n’est pas une difficulté.
Le vent s’en va, le vent revient.
À la brise succède la chaleur d’été.

Pourquoi n’en va-t-il pas de même avec les sensations désagréables ?
Elles ne sont pourtant pas moins éphémères.
Le jour qui tombe les noie dans l’océan de nuit et au matin elles ne sont déjà plus les mêmes.

Se pourrait-il alors que l’attachement à la souffrance soit plus difficile à estomper que l’attachement à la joie ?

D’ores et déjà, c’est une découverte. Quelques minutes auparavant, je n’aurais pas pensé qu’il puisse y avoir un attachement à la souffrance.

Les textes et commentaires que j’ai pu fréquenter parlent en tout sens de l’attachement à la joie (« Je veux regarder ce qui me fait du bien ») et du rejet ce qui est désagréable (« je veux éloigner ce qui me fait souffrir »).

L’attachement à la souffrance apparaît alors comme une originalité inattendue (du moins, à mes yeux).

C’est un double effet qui nourrit cet attachement subtil.
D’une part, il est entretenu par l’habitude et d’autre part, c’est ce qui apparaît comme la subtilité, la souffrance peut entretenir par une sorte de boucle infernale (samsaresque) le sentiment du moi.

Derrière cet attachement à la souffrance se cache une inaptitude à expérimenter l’existence en dehors de la vitre épaisse de moi.

Les roulements de l’habitude, aussi performants et bien huilés soient-ils, finissent d’être alimentés par les moteurs du moi souffrant.

Concernant la force d’habitude, il convient dans un premier temps de désamorcer les mécanismes puissants se trouvant alors dans la salle des machines — celle là même permettant l’auto entretien/auto renforcement de l’habitude.

Une fois encore, c’est l’observation qui permet le désamorçage. L’habitude continuera sur sa lancée mais perdra progressivement de la vitesse et son pouvoir énergétique viendra à s’interrompre. L’habitude de souffrance perdra son souffle en bout de course, elle s’achèvera naturellement en tant que stratégie saugrenue de perpétuation et où de renforcement de l’égo.

Combien de fois encore faudra-t-il rappeler à son bon souvenir l’inutilité de ces assemblages impromptus, lorsqu’il s’agit de trouver la sérénité ?
Et quand cessera-t-on de souscrire à la fertilité des moyens qu’il déploie pour attirer à lui les lumières et les applaudissements ?
À la pathétique versatilité des relectures de scénarios passés qu’il propose et revit à sa gloire ?
Et que dire des séquences à venir qu’il déroule sans fin, afin de garantir une impossible anticipation ?
Sont-ce bien ces stratégies ineptes, énergivores et chronophages qu’il faut craindre de lâcher ?
D’un point de vue pragmatique, il est évident qu’elles n’ont pu conduire, ni ne conduisent aucun de ceux qui les pratiquent, au bonheur.

Comme il faut être misérable pour y tenir encore.
Comme je suis misérable d’y tenir encore.


Et quand passe la barque pour l’autre berge, il faut bien y déposer un pied et accepter que celui qui reste encore quelques instants sur la berge de souffrance nous porte un peu moins…

Il faut avoir demeuré longtemps sur cette berge pour sentir en soi, profondément, qu’il n’y a rien à y trouver, rien qui jamais ne puisse satisfaire notre soif de sagesse.

Si l’eau de la rivière demeure suffisamment calme et que les remous n’emportent pas la barque qui à cet instant reçoit notre pied, il est possible alors de laisser grandir la confiance, de laisser la foi s’imprégner … de passer enfin l’autre pied.

Dès lors, il est fort probable qu’en toute sincérité on ne se rappelle pas ce qui nous a gardé si longtemps éloignés des berges d’éveil.

Franck Joseph

©FJ July 2018

Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

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