Pour la Première Fois

Version audio disponible ici : https://youtu.be/O6la34mTcjw


Pour la première fois, j’ai 38 ans…
C’est la première fois que mes enfants ont 12, 10 et 6 ans.
C’est la première fois que j’ai ces trois enfants.

Pour la première fois, je suis dans cette pièce à parler avec ces gens.
Pour la première fois, je réalise qu’il s’agit de la première fois…

…Et que cette fraîcheur, si elle est occultée par les dix mille distractions et urgences du moment, est toujours disponible.

Aussi vieillissant que je puisse être, ma vie n’est en réalité qu’une succession de premières fois. C’est une nouveauté sans fin. Chaque nouvelle seconde de ma vie relève intégralement de l’inexploré. L’aventure, en réalité, n’en finit pas. Elle n’est pas l’apanage de la jeunesse. C’est une paresse du regard qui associe âge adulte et habitudes, répétitions, mise en place de schémas sociaux.

L’évolution de l’individu le long de l’axe temporel le rend statistiquement plus perméable aux illusions macérées dans les bassins de répétitions.
En réalité, pas une des expériences traversées ne l’a déjà été auparavant, mais les nombreuses occurrences créent l’impression de répétition.
Lorsque ce mode de lecture s’enracine dans nos quotidiens, la répétition illusoire se mute en anticipation des schémas intégrés, placardés sur le réel. Ceux-ci, naturellement, étouffent la vérité du moment.
Le plus souvent, cette vérité parle doucement, et les sons qu’elle porte ont le timbre délicat. Bien que toujours présents, nous ne les entendons pas.

Il est tout aussi vrai que le présent est l’accouchement du passé, que ce que je vis n’est toujours rien d’autre que l’accumulation de ce que j’ai vécu.
La valeur de cette expérience, infiniment convenue ET/OU terriblement neuve est conférée par la conscience. Celle-ci ouvre les portes de l’ennui, ôte le film opacifiant qui recouvrait le présent comme expérience cumulative.

Cette réalité de l’expérience comme le résultat froid des choses passées n’a pas de densité objective : elle n’est que l’illusion d’optique que je génère et à laquelle je crois, lorsque, par un processus d’anticipation, je crée ma prison d’ennui :
En présumant que la situation soit ce qu’elle est censée être compte tenu des superpositions passées, je formate mentalement cette réalité et y évolue par la suite.

Ce n’est que lorsque la vérité hurle et bouillonne qu’elle parvient à déchirer les toiles cirées de nos quotidiens domestiqués.
Les motifs faciles et grossiers volent en éclat et nous confrontent à ce qui est, ce qui était.
Le monde est ce qui est.
Notre monde intérieur est aussi ce qui est. Sans pour autant que ce que nous appréhendons comme ‘nous’ ne soit ce qui est. Cet ‘être’ coulant qui accouche le monde est ce qui est

Le vieillissement n’impacte pas l’être. Il se peut néanmoins qu’il en résulte un éloignement, que, depuis le radeau de nos cristallisations,  nos mains cessent de tremper dans les flots. Alors, les corps se dessèchent un instant.
Un instant, pas plus.
Notre vie ? Un moment d’absence.

Laisser la vérité se dire permet l’exploration. Opposée au craquèlement de nos cœurs, elle devient de plus en plus profonde.
A chaque instant, de plus en plus féconde.

Subtile et révolutionnaire, chaque inspiration est une nouvelle terre.

Franck Joseph


©FJ Fev 2019
Les articles et méditations sont disponibles en livres ici : RECUEILS

 

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