Moyens d’Existence Justes

Lorsque le Bouddha énonce les Nobles Vérités (ou les Quatre Vérités des Nobles), il commence par faire état de la souffrance (1), puis de son origine (2), avant d’annoncer qu’il est possible de s’en libérer (3).

Pour la quatrième de ces vérités dévoilées lors de son premier sermon à Sârnâth, le Bouddha déroule devant nos pieds l’Octuple Sentier (Magga), la voie à huit branches qu’il convient d’emprunter pour quiconque cherche la libération des souffrances.

Les points énoncés par le Bouddha sont généralement agencés selon trois pôles (Sila, Samadhi, Prajna)

Attardons nous un instant sur l’un de ces embranchements, celui des moyens d’existences justes.
Ce point est le dernier du premier triptyque consacré à Sila (la moralité, l’éthique )
Après la Parole Juste, puis l’Action Juste et précédant la seconde partie (Samadhi) consacrée à ce que nous pourrions appeler la vie intérieure (concentration, méditation).

Il est intéressant de noter que, selon cet agencement, la notion de moyens d’existence justes, précisément la manière par laquelle je m’insère dans la société pour subvenir à mes besoins,  occupe une place charnière entre la pratique extérieure et intérieure.
Ces deux sphères ne peuvent alors s’articuler avec cohérence que si la façon que nos ‘moyens d’existences’ sont ‘justes’.


La question est la suivante : au niveau opérationnel, qu’est-ce que je fais de ma vie ? Est-ce que tout se vaut, du point de vue de la réalité absolue ?
Et pourtant…sur le mode relatif et très concret, ce à quoi je choisis d’occuper mes journées est de première importance.
La teneur de cette matière qui détermine mon quotidien est la mère de mon expérience au niveau profond, en ce qu’elle a le potentiel de refermer les portes sur l’absolu ; pierre après pierre, elle peut finir  par obstruer le passage.
Certains, de par leur activité quotidienne ont des pratiques plus laborieuses que d’autres, pour qui les journées sont plus douces. Il leur faut déblayer ce que le monde relatif a posé devant la porte.
Est-ce la teneur de cette activité quotidienne ou la manière de l’aborder qui est déterminante ?
Les deux.

Lorsque l’activité nourricière nuit à la réalisation simple de l’être profond, du fait de son manque d’éthique ou de son vide de sens, et qu’il nous est impossible de modifier rapidement sa teneur en l’orientant vers une activité plus éclairée, alors c’est sur notre manière de l’aborder qu’il faut agir.
C’est ici un angle proposé, une ouverture, une réorientation du regard à ceux parmi nous dont l’activité semble frappée, au mieux par l’absence de sens caractéristique de beaucoup des tâches corporate de notre époque, au pire, par une tâche nuisible dont ils ne peuvent s’extraire à court terme.

Si l’activité globale est engluée dans la poursuite des objectifs (financiers, psychologiques et compensatoires) d’un autre, il est possible d’agir au niveau des micro activités qui la composent : les interactions jusqu’alors insipides, que nous avons avec les autres collaborateurs, par exemple.
Injectons compassion et chaleur humaine dans chacune d’entre elles, déjouons les stratégies des autres en déjouant les nôtres. L’autre n’est pas mon tremplin, ma monnaie d’échange, mon faire-valoir. Ne poursuivons aucune stratégie, n’ayons rien à gagner, donc rien à perdre.
Et derrière chaque papier déplacé, chaque carton, observons les vagues du flux mental déposer les accumulations d’écume aux pieds de nos frustrations ou de nos projections. Sous le poids du tas auquel chacun de ces grains de sable vient s’ajouter, nous suffoquons.
Allons marcher le long du rivage.

Le moyen d’existence juste est également le moyen du moyen d’existence.
C’est ici le propos. Cela ne saurait être une condition nécessaire à la justesse
que d’être médecin, pompier ou travailleur associatif.
Réciproquement, cela ne saurait être une condition disqualifiante à la justesse que d’être employé de bureau, chef de produit, préparateur de commandes, salarié d’une agence marketing.
La manière d’aborder nos moyens d’existence est au moins aussi importante que la teneur de ces moyens d’existence.

Alors, existe-t-il des occupations professionnelles rédhibitoires ?
Je le pense sans pour autant pouvoir l’affirmer, n’ayant pas l’expérience des quelques domaines que j’ai à l’esprit en écrivant ces lignes (et que l’on retrouve aisément dans les textes bouddhiques).
Il y a bien des domaines au sein desquelles l’action vertueuse sur le monde est, sinon impossible, au moins excessivement limitée.
Le critère de superposition avec les cadres légaux est inefficace pour circoncire ces domaines.

Ici encore, on retrouve à l’oeuvre une des propriétés merveilleuses du Dharma. La mention de celle-ci est l’occasion de rappeler l’artificialité des découpages en items.
(Il s’agit de la présentation traditionnelle des éléments composants un enseignement, par exemple, les huit items de l’Octuple Sentier…)
Pour certains esprits, cette propension (pédagogique, pourtant) au découpage par points tend davantage à désorienter qu’à faciliter la compréhension. A leurs yeux, elle peut donner l’impression d’une hyper segmentation des enseignements.
C’est pourquoi il est important de rappeler et de conserver à l’esprit la propriété à laquelle nous faisions référence quelques lignes plus haut :

L’intercommunication de ces points : ce ne sont pas des points/étapes sur la voie de la compréhension, mais bien des points d’entrée sur cette voie. Cela signifie que chacun de ces points mène à l’ensemble vers lequel ils visent. Chaque point est en réalité un angle d’approche du tout. Leur approche n’est pas nécessairement cumulative : il n’est pas indispensable de parcourir chacune des branches pour se retrouver au coeur du chemin.
C’est bien le propre de chacune des branches d’un arbre que de conduire au tronc.

Ce sont peut être les nécessités de mémorisation ou de compilation, ainsi que les caractéristiques propres à la linéarité des supports textuels qui ont contribué à véhiculer cette impression.

Revenons à notre considération sur le lien entre la nature des activités professionnelles et l’accomplissement du Chemin.
Il conviendrait ici, au regard de la propriété d’interdépendance, de complémentarité des branches de ce chemin de faire appel notamment, à la conscience juste et à la méditation juste.

Franck Joseph


©FJ May 2019

Poèmes, recueils, articles et romans disponibles en format papier : LIVRES ET RECUEILS

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