Terre Battue

 (la Terre Émoi)

Accroupie dans l’herbe trop épaisse des lapins sans barrières,
Julie laisse la paume de sa main vagabonder contre la croûte de terre humide.

Le battement lointain du pouls de la planète résonne au travers de sa peau.
Le printemps naissant lui rappelle la vigueur des rendez-vous passés
entre l’astre et son corps et portent la promesse d’une étreinte de feu.


Elle sent pourtant depuis quelques années que la couleur émotionnelle de ces retrouvailles s’édulcore,
Sans en être lassée, elle ne parvient plus à offrir au soleil la même défiance.

Et cette fougue inconsciente, injectée de l’aplomb adolescent, convaincue de l’égalité des forces, cette ardeur bravache, à la jouissance goulue semble avoir déserté son regard.

Elle remarque sans détour que la relation n’est plus tout à fait la même et que cela est aussi de son fait. Elle vieillit.
Les promesses de vie que la sève printanière déverse au pied du monde ne s’adressent plus vraiment à son âme adulte.

Les larges champs des possibles qui s’offraient à sa faux,
ne trouvent aujourd’hui que des mains vieillissantes.
Et ses mains, si elles courent encore l’humus, n’enflamment plus les cœurs.

La véracité de la mutation qu’elle note tient moins dans les critères objectifs des rides qui se creusent que dans le sentiment très personnel de n’être plus partie intégrante du grand tout de la vie. 

Tel un gladiateur trop âgé pour le combat voit passer devant lui les colonnes de chevaux enfourchés par une jeunesse hurlante et déterminée,
telle ou la femme dont le corps ne peut plus enfanter assiste aux discussions passionnées des mères allaitantes.


Au milieu de l’herbe, Julie ressent que quelque chose ici n’est plus pour elle.
Si elle capte encore quelques extractions résiduelles des sucs de vie que la saison laisse éclore, cela lui semble être par erreur, comme on reçoit le colis d’un voisin absent.

Cette imposture qui monte en elle n’eut pas le temps de s’installer.
Elle ne déboucha pas sur une tristesse lourde.

Contre sa  paume, au travers de sa peau, Julie écoute le pouls souple et lointain de l’astre terrestre. Il s’enroule autour du sien.
Sa main, animal respirant, lui présente à voir de doux soubresauts presque indistincts.

Les fragiles pulsations cardiaques, accueillies dans le large souffle de la terre
se nourrissent d’un discours sans mots.

Par capillarité, il lui parvient à l’esprit : la terre aussi vieillit, moins vite et moins visiblement, elle change tout aussi certainement et l’immuabilité à laquelle un regard de surface peut souscrire se révèle être un manque de perspective.

Lors de leur rencontre des années passées, la Terre déjà vieillissait, mais la maturité de la jeune femme d’alors ne pouvait le percevoir.
Elle y voyait fusion quand elle observait au miroir de ses énergies adolescentes, une Terre explosive de vie, délivrant sans fin des écorces plantureuses.

Telle une plante grimpante, la maturité l’a conquise.
Au travers de celle-ci, elle lit son destin lié à celui de la terre.
Comme elle, sans regret, elle apprécie la baisse des liquides fougueux qui colorent sa vue, l’éloignant du réel.

De leurs sorts scellés, elle éprouve une grande liberté.
Le bonheur incroyable de sortir du jeu
puisqu’elles ont la chance d’avoir perdu d’avance.

La terre est battue, les amants ont quitté les lieux.

Sans inquiétude, les vents éliment les limites du cœur.
Sans joueur, sans terrain, le temps n’a plus cours.

Franck Joseph

©FJ August 2019

Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

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