Un Tas de Briques, avec des Yeux

-Papa, est-ce que, une maison aussi, ça a une vie?
-Bah…oui…
-Comment c’est possible si elle a pas d’zyeux, pas d’bouche, pas d’oreilles?

Voici la question qui jaillit, sans prévenir de la bouche de mon fils de 5 ans, alors qu’il sort de sa sieste digestive.
Littéralement, il se réveille avec cette question pour laquelle il attend une réponse.
Sauf que, j’émerge aussi d’une sieste, visiblement bien moins créatrice et réparatrice que la sienne, et je n’ai pas d’autre réponse que « bah…oui ».

Faut-il avoir des sens et un système digestif, un cœur qui bat et des poumons à lobes pour prétendre ‘avoir une vie’?
Et puis au fur et à mesure que les différentes stimulations sensorielles éventent la poussière du sommeil de mon esprit, me vient une réponse…un petit bout d’herbe qui dépasse du sol stérile de la maturité théorique.
Je m’approche et je tire doucement dessus…C’est en fait une liane enterrée. La corde végétale apparait alors que je balbutie ces quelques mots:

La maison n’existait pas, puis, fruit de la terre et du travail des hommes, elle fut érigée et se mit à exister en tant que maison.
Un jour, soumise au temps, de la même manière que nous, équipés d’zyeux, d’oreilles et de bouche, elle s’effritera, s’affaissera, s’effondrera..
Elle sera alors un tas de plein de trucs, mais plus une maison.

Plutôt que de flatter l’animiste primitif qui sommeil en chacun de nous, un gourdin sous l’oreiller, cette question posée, au sortir d’une innocente sieste, est l’occasion de constater à quel point nos systèmes biologiques — moteurs et sensoriels, digestifs, circulatoires..sont insuffisants à nous extraire du monde manifesté et donc soumis au temps.
Effectivement, entre nos vies et l’existence d’une maison…quelle différence?

La maison ne présente pas uniquement l’intérêt d’être une métaphore de nos corps.
Filons-la un instant…
Bien sûr, elle permet de comprendre notre fonctionnement et chaque organe peut être comparé à l’une des pièces de l’habitation, répondant ainsi à une fonction particulière, participant à un tout, plus ou moins fonctionnel, à l’architecture plus ou moins avenante…peintures outrancières ici, balcons affaissés peut-être, fissures apparentes quand le soleil est bas…
Tuyaux et câbles divers la parcourent pour assurer liaison et communication de ces différents pôles.
Sans aucun doute, les poubelles sont sorties, afin d’évacuer les déchets liés à l’utilisation de cette maison et les eaux usées, comme autant de fluides urinaires, dirigées  au dehors, par canalisations dédiées.
Evidemment, il faut entretenir, assurer quelques réparations ici et là et régulièrement passer les sols à l’eau claire pour que les amas de pollutions disparaissent. Souvent, il faut laisser les fenêtres ouvertes pour que l’air y circule, emportant avec lui d’éventuelles odeurs de cuisine trop grasses ou trop poiss(onn)euses.
Enfin, la nuit, il convient de fermer les volets pour que la maison puisse s’extraire aux stimulations extérieures et signifier au monde qu’elle ne sera pas disponible pour les huit heures à venir.
La métaphore est divertissante.
Et le nombre de points de contact qu’elle met en lumière, où corps humain en vie et maison existante se confondent est, à bien des égards, confondant.

Mais le recours à la maison est pourtant bien plus pragmatique:

Assemblés nous fûmes, 
Et, vers le tas de ruines,
Nous nous acheminons.

« Par rapport à la maison, nous jouissons de conscience »… »Et en tant qu’êtres humains… »
Allez-y n’ayez pas peur d’intervenir dans ces lignes soliloquées.
Je vous entends déjà maugréer depuis mon clavier d’ordinateur à l’heure où je les écris.

Pourtant, je vous livre mon sentiment au travers de vos protestations:
Nous partons avec un déficit que la maison n’a pas à surmonter.

C’est l’assemblage des sens qui nous désavantage par rapport à la maison.
Elle, ne peut se penser en tant que maison, elle ne se voit pas comme ‘maison’.
D’ailleurs, il n’y a qu’un homme puéril pour désigner cet agencement de bric et de broc par le pronom ‘elle’.

Des informations ainsi collectées par nos sens naissent une relecture inutile de ce qui s’est produit et une anticipation de ce qui advient, ne serait-ce que pour des nécessités alimentaire ou fonctionnelle (chasser, cueillir, manger se protéger, faire des enfants..)

Adjointes aux ressentis émotionnels grossiers, subtils, primitifs, sophistiqués, et entremêlées de pensées ainsi colorées, ces informations soumettent au temps.
Elles créent un ‘nous’ soumis au temps esclavagiste, un ‘nous qui cherche à se libérer d’un joug universellement et incroyablement puissant…
L’inertie est hypnotique. Quel animal autre que nous, pour souhaiter s’arracher à la gravité?

 

C’est alors que la maison enseigne l’homme qui l’habite, par la voix de l’enfant.
Il a su se laisser abreuver à la source du sommeil.

Par les yeux, par la bouche, par la langue et les mots
Par les vagues de lave, les océans de glace.
L’homme voit l’illusion des assemblages, des tricots et des coups de fouets
Que le cœur impose à tout-va, au chariot de son corps.

Depuis la maison de son être, il accueille les sons, reçoit les paysages, les éclats de rires et de cris, mais ne fabrique plus le peuple intérieur soumis au temps pharaonique

L’homme vit et la maison existe.
La vie serait alors une existence magnifiée par des principes de conscience injectés, ou des processus, des systèmes assemblés?

Si la vie est conscience, qu’elle vise à se voir,
C’est pour cesser de croire, devenir existence.

Le jeu, lila, se joue pour la maison comme pour l’homme,
Quel que soit celui pour lequel il se prend.

N’étant pas un sujet dans le temps,
Elle disparaît et devient non sujette au temps

La beauté du temps traverse la maison,
Elle s’ignore, le temps est mort.

Franck

2 commentaires

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s