[…]Traduire le Bodhisattva (1/2)

La figure du bodhisattva : voilà encore quelque chose qui nous fait courir.
Pour la comprendre, il est souvent fait référence à l’idée de sacrifice, au sens où le Bouddha en devenir sacrifie son accès à l’éveil total tant que des êtres vivants font l’expérience de la souffrance.
Pour ma part, je ne me suis jamais senti particulièrement à l’aise avec cet axe d’explication. Il faut bien avouer que, pour ce qui est du sacrifice, notre substrat judéo-chrétien n’est pas en reste.
Aussi, est-ce par un effet de surdosage que je rechigne tant à agréer cette définition ? (syndrome Obelix : tombé dedans quand j’étais petit)

Ou s’agit-il d’une manifestation d’un de ces dérapages de traduction ? Quelque part dans la longue chaîne des transmission et migrations, un traducteur trop enjoué ou trop peu rigoureux s’est peut-être laissé aller à un glissement étrange.
Ne souriez pas ni ne hochez la tête : cela arrive tout le temps.

D’ailleurs, cela se produit de manière banalisée dans toutes les traditions, et le long des branches de l’arbre de la chrétienté, de tels glissements furent légions.
Une fois encore, la plupart du temps, il a dû s’agir d’un prédicateur pressé ou d’un disciple trop zélé, ou d’un moine à la compétence fragile.
Ceci n’exclut pas la possibilité de dévoiements intentionnels à visée politico-managériale, mais cela n’est pas le propos.

Revenons au bodhisattva et à la construction du vocable.
Ce terme est composé de deux parties : bodhi : l’éveil , et sattva, l’être.
Maintenant que fait-on ?
Quelle est la liaison sémantique que l’on peut établir entre ces deux morphèmes ?
Tout est possible. Et la richesse de l’explosion des sens dépendra de la créativité et de la vélocité de celui qui les laisse entrer en collision (traducteur)

Déjà, les particules qui se faufilent dans l’espace commencent à dessiner deux voies.
Fort heureusement, elles ne sont pas nécessairement opposées et nous pouvons les suivre toutes les deux.
Bodhisattva pourrait désigner celui qui est l’éveil, c’est à dire vous, moi, nous tous, et chaque forme de vie. En substance, en essence, en potentialité…
Nous serions tous des bodhisattvas, que cette vérité ait émergé en notre conscience ou pas.
Voilà qui est plutôt rassurant, donc et qui pourrait dès lors initier une interrogation : Qu’allons-nous donc chercher à l’extérieur ? Qu’espérons-nous en retour des fils lancés dans les regards des autres ?

L’esprit sauvage tendra à répondre : quête de reconnaissances, substitut spirituel aux logiques d’ascension laiques (promotion professionnelle, ascension sociale, consommation culturelle…) et retournera s’asseoir face au mur.
L’esprit ouvert et posé, dont le sarcasme fatigué, broute un peu puis s’éteint, dira de cette reconnaissance par le miroir de l’autre qu’elle est, soit réellement, soit symbolique, le vecteur de la prise de conscience de notre nature d’éveillé.
Deux chemins pour une  même issue. Rien de grave, donc.

L’agencement de ces deux unités de sens peut aussi signifier : celui qui est (sattva) pour l’éveil (bodhi), c’est à dire celui qui consacre sa vie à l’éveil.
Celui-là, quoi qu’il fasse, n’occupe ses journées à rien d’autre que l’éveil. Il n’a pas d’autre pratique que la pratique.
(Il fait ainsi disparaître la pratique, si tout est sacré, quid du profane ?)

En consacrant son existence à l’éveil, le bodhisattva la tisse alors du fil d’or sacré.
Consacrer sa vie et non pas une partie de sa vie. Il ne peut en effet y avoir de sacralisation partielle. S’opère ici la puissance du bodhisattva. Non seulement il tisse sa vie consacrée à celle des autres mais dispose aussi du pouvoir de laisser son fil d’or se tisser aux nœuds de souffrances de son passé.  Le bodhisattva sacralise par-delà le temps.

Ces deux tentatives de mises en relation entre bodhi et sattva se rejoignent bien plus qu’elles ne divergent.
Etre l’éveil (1), c’est se consacrer à l’éveil (2).

Etant de nature éveillée, ayant ceci porté à ma conscience, à quoi d’autre, pourrais-je consacrer sa vie ?
Ou irais-je encore la perdre ?

Shujo Muhen Seigan Do


suite : Traduire le Bodhisattva (2/2)


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Franck Joseph

©FJ June 2019

Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

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