Dispersez-vous !? (partie 1 : Agitation)

-« Dispersez-vous ! Y’a rien à voir. »

Ne bougez plus. Ce que vous entendez, c’est la voix de l’autorité policière, celle qui lutte contre l’instinct des badauds.
Curieux de nature, ils voient quelque chose se produire alors ils s’approchent pour observer…

C’est exactement la même chose qui se joue en nous.
Le bras armé de notre état intérieur, celui à qui nous confions le monopole de la violence légitime, se manifeste à nous dès lors que nous faisons preuve de curiosité.

A chaque fois que nous cherchons à observer plus en profondeur un phénomène de notre vie psychique, émotionnelle, à prendre pour objet d’étude un élément extérieur, il semble que cela représente une menace et nous sommes sommés de nous disperser afin que se rétablisse le bon (dés)ordre public.

Ainsi éparpillés, l’exploitation peut se poursuivre tranquillement.
Ne vous donnez surtout pas l’occasion d’une plus grande familiarisation avec votre fonctionnement — donc celui des autres, vous en viendriez à devenir un agent inutile donc inutilisable par la grande machine (à consommer).

Ce « monopole de la violence légitime » (Gewaltmonopol de Max Weber), appliqué à l’activité frénétique du mental en nous est à reconsidérer.
Du moins, effeuillons-le de chacun de ses composants jusqu’à remettre en doute l’utilisation pratique de cet outil.

Monopole : L’emprise des processus cognitifs effrénés est totale. Il nous semble ne pas pouvoir en sortir. C’est ici que l‘à-quoi-bonisme s’engouffre : puisqu’il ne peut en être autrement, pourquoi s’échiner à lutter ?

Qui a dit qu’il fallait lutter ? Le secret, c’est précisément, l’inverse : il faut cesser la lutte, laisser la lutte se faire sans nous. C’est le bonheur suprême de quitter le champ de bataille en sifflotant.
Le raisonnement est le même que celui qui apparaît si défaitiste dans le bouddhisme pour le passant pressé : cf Tout est Souffrance. Joie du Bouddhisme. )
L’observation de l’étendue du « domaine de la lutte » intérieure est justement ce qui met fin à cette lutte. Comme une porte qui s’ouvrirait en enlevant la clé de la serrure et en lâchant la poignée.

Violence : La violence est bien là. C’est elle qui nous fait quitter un support de dispersion pour un autre, elle qui nous maltraite en permanence et nous entretient dans cet éloignement de nous-même.

C’est elle pourtant que nous nous infligeons.
Cet éparpillement intérieur suit le même mouvement que celui d’un deux roues chevauché par un motard persuadé de connaître le raccourci menant à sa destination. A cela près qu’il n’en a pas la moindre idée.
Il ignore son lieu d’arrivée et ignore aussi son ignorance.
Alors il coupe brutalement à travers champs touffus, cours d’eau puissants, marécages poisseux…

Le mental dispersé ne fait rien de différent, il nous pousse de raccourci en raccourci, pensant faire le meilleur des choix par ses emballements successifs, il nous épuise.
C’est souvent sans essence, sur le bord de la route en pleine nuit que nous conduit le motard dispersé. En prime, la mécanique s’abîme inutilement.

Il arrive que l’incapacité à fonctionner devienne alors la meilleur alternative stratégique.
Elle est en réalité une incapacité à fonctionner « comme cela ».
Dépressions, burn-outs, troubles du sommeil, musculo-squelettiques, syndromes d’épuisement…Autant d’appels à laisser la moto déplier sa béquille ici, tout de suite, au milieu marais. Au cœur du marasme, asseyons-nous.

Légitime : Légitime signifie que l’ensemble des acteurs d’un système s’accorde pour reconnaître un droit d’application à cette violence.
Lorsque les C.R.S. utilisent le canon à eau pour disperser la foule, ils agissent comme bras armé d’un gouvernement élu par une majorité dont la foule en question n’est qu’une sous catégorie non représentative des intérêts de l’ensemble-société.

Quelle est la majorité en nous qui légitime l’usage de cette violence intérieure ?
Le mental est souvent le bras armé, élu, légitimé par des citoyens mal informés.
Qui a laissé le pouvoir être confié à ces errements psychiques ?

Pas forcément un peuple idiot, mais peu éclairé. C’est l’ignorance auto alimentée que nous soulignions plus haut. Elle est exponentielle et ne peut que croître en nos régimes personnels.

A moins que nous ne nous essayions à envisager une vraie réforme constitutionnelle.
Dans un premier temps….avant de passer sur un autre plan.
(C’est la différence entre le développement personnel et la spiritualité : l’un bricole, l’autre sourit).

Ainsi, de monopole il n’y a que celui qui naît d’un automatisme fainéant, de violence ne reste que celle que nous nous infligeons tout seul, quant à la légitimité…

Écoutons quelques instants la voie de l’autorité, lorsqu’elle hurle dans le mégaphone:

« Dispersez vous, mouches folles, dispersez-vous dans tout.
Dans les écrans cumulés, puis simultanés,
Dans les informations pré-triées par votre ami algorithmique,
Dans les émotions enfilées comme des perles acides,
Dans les mots, les récits, les concepts, les idées,
Dans les packages identitaires, complétez, complétez…
Dans la nourriture,dans le shopping, les achats, laissez vos compulsions se récolter.
Dans le travail, aussi, abrutissez-vous …

L’élément fondamental qui vous permettra d’entretenir ce chaos étourdissant est le bruit.

Débrouillez-vous comme vous voulez, mais ne laissez jamais le silence s’installer, sous peine de voir les agents de police claironner à votre porte au doux son du bélier.
C’est la dernière notification, la dernière alerte qui fait biper le smartphone lorsque vous marchez tranquillement et vous rappelle au désordre.

Une simple absence de bruit de fond, et l’espace d’observation se crée. Vous n’en reviendrez pas. Ou plutôt, si : Enfin, vous reviendrez.

Le décalage est magnifiquement illustré par la télévision, qui s’éteint subitement. Après des heures de diffusion biberonnantes de fond sonore psychique, elle se révèle enfin à elle-même. Voyez-la dans sa réalité la plus nue :

Un stupide bout de plastique rectangulaire, quelques pièces de métal, des fils et de des circuits. Un tas de matière, un voleur de vie, un crime en séries.

Elle apparaît comme la tétine que vous mordillez à longueur de soirées et de solitudes dissimulées.
Comme ses comparses technologiques, elle est le terminal, l’ultime phase d’une longue chaîne de dégénérescence.

La voilà muette et vous voila seul.
Laissez le silence s’installer.
Tranquillement, laissez le glisser toujours plus profondément en vous.
Couche après couche, il récolte les dépôts de bruit.

Cette force de dispersion s’exprime de différentes manières. Elle est présente à l’état interne, et, comme l’anxiété, il lui faut toujours un support nouveau.
Cette force en nous et son corollaire chez les autres se frictionnent l’une l’autre et nouent ensemble des tissus de chaos. Cette énergie entropique tisse des cataractes et opacifie le monde.
Il est toujours temps de d’exercer son « ministère de l’Intérieur ».
C’est en permanence le moment d’œuvrer au grand rassemblement.

Franck Joseph

©FJ May 2018

Articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

la suite : Rassemblez-vous (partie 2 : Action)

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