Prendre la Terre à Témoin

Il est dit que Shakyamuni, lors de son assise qui le conduit à l’Eveil, prit la terre à témoin.
Il laissa tomber les doigts de sa main droite afin qu’ils touchent cette terre.
Et celle-ci lui répondit.
Dans les expressions artistiques bouddhiques, ce geste est appelé le bhûmispashamudrâ.

« Prendre la terre à témoin, », voilà un bloc sémantique qui a toujours représenté un point de blocage pour moi.
Je ne comprenais pas pourquoi le Bouddha, l’éveillé, aurait un quelconque besoin de prendre la terre à témoin. Qu’eût-il en effet besoin d’un témoin, lui qui n’a rien commis de répréhensible et n’a aucun besoin de se justifier de quoi que ce soit. A fortiori auprès de Mara qui, si ma mémoire est bonne, lui cause toutes sortes de tentations et de perturbations, avant qu’il ne prenne la terre à témoin.

Dans la conception que j’en avais, en accomplissant ce geste,  Shakyamuni, se mettait au niveau de celui qui’ lui cause mille tourments.
J’y voyais un argument de type : « je vais le dire à la maîtresse si tu continues…Comme s’il s’en remettait à une autorité supérieure à lui et aux autres afin de résoudre le conflit.
Voilà ce qui m’importunait : j’y voyais une forme d’infantilisme d’une part et une confession d’impuissance d’autre part, le tout adjoint d’un manque d’indépendance, d’autonomie dans la gestion des problématiques.
Cela me dérangeait.

A ce niveau l’architecture de ce petit texte doit déboucher sur une perspective de type  : je me trompais, je n’avais pas vu ce qu’il fallait voir, et grâce à une manière inattendue de faire pivoter l’édifice, soudain il m’est apparu que…
Rien du tout. Il ne m’est apparu rien du tout… Si ce n’est que j’avais bien compris.
Simplement, je n’avais pas la maturité pour que cette compréhension s’infiltre correctement dans les strates inférieures.

C’est bien une confession de dépendance, un aveu de faiblesse que fait le Bouddha, il s’en remet à plus grand que lui, à la terre, aux cycles, aux vies, à la vie.
Et c’est dans la teneur de ce saut, de cet abandon que réside tout son enseignement. Il dépose ses doigts, jusqu’à l’humus sur lequel il repose :  voilà son premier sermon.

Et quand, bien des années plus tard, il fera tourner la fleur entre ses doigts, faisant ainsi naître le Zen, l’enseignement subtil, aux lèvres légèrement souriantes de Mahakashyapa, il ne dira rien de différent que ce qu’il fit l’instant où il prit la terre à témoin.

Pour finir cet article, je reviens sur ma décision initiale de ne pas mentionner l’abandon de Jésus au Père, le saut en l’Esprit.

Un seul et même mouvement salvateur.
L’Eveil est partout différent. L’Eveil est un.

Dans la branche plus concrète, plus formelle de l’Octuple Chemin, rien de plus, à vrai dire. Les Quatre Nobles Vérités, sont dans ces quatre doigts touchant la terre.

Franck Joseph

©FJ June 2019

Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

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