Candy Crash et l’Armée des Zombies

          Les jardins du développement personnel, du self-growth, de la Mindfulness, regorgent de grosses graines bariolées.
Elles décorent magnifiquement les champs mais ne se plantent pas. A aucun moment elles ne pénètrent plus profondément dans la terre pour ensemencer le sol.
Elles scintillent à la surface des champs du soi.
Ce sont les gros bonbons magiques, ceux que dévorent à pleines dents les fans de Candy Crush ou de n’importe quelle autre application adolescente menant, au travers des niveaux du jeu au Candy Crash.

A ce moment ultime, il conviendra d’aller plus loin dans la nature, au delà des jardins et prairies vulgaires, des saveurs racoleuses, et des commerciaux de la Chocolaterie.

Pour comprendre de quoi il s’agit précisément, en revanche, inutile de s’aventurer aussi loin. Baissez le regard vers la terre de votre balconnière et vous trouverez immédiatement une de ces gâteries: d’abord elle vous gâte, puis sans faillir, elle vous gâte.

Elle est rose, elle est sucrée, elle flatte l’enfant, celui que les commerciaux en sucreries vous invitent à retrouver. En vous rendant infantile, ils empêchent de devenir enfantin.
L’immaturité leur est utile, l’émerveillement, pas.
Le simplisme est leur véhicule, la simplicité, non.

Une fois que vous avez saisi entre vos doigts cette petite chose digne d’un décor de manga, empreinte d’hystérie japoniaise. auscultez-là bien.
Sur l’emballage en plastique artificiel il est inscrit: ceci est une sagesse universelle-taille unique. Enlevez le et pressez doucement la boule de glucose entre le pouce et l’index, puis contre la pointe de votre langue.

Avalez votre salive et, presque instantanément, vous pourrez vous entendre répéter une de ces formules toutes faîtes. Ça y est. vous avez rejoint l’armée des Zombies du Mieux-Etre.

Écoutons plutôt quelques-unes de ces sentences savoureuses:

« Il faut lâcher prise… c’est simple, tu n’as qu’à lâcher prise. »
-« Il suffit de ne pas prendre les choses personnellement, c’est un contrat avec toi-même. »
-« Tu n’as qu’à te laisser guider. Ce n’est pas moi qui veux, je suis guidé par plus grand que moi »

Afin de ne pas accroître votre glycémie plus que de raison, mieux vaut s’arrêter là pour l’instant.
Observons plutôt les mécanismes à l’oeuvre dans ces maximes.

De manière transversale, le ressort actionné sous une forme ou une autre dans ces trois injonctions dégoulinantes est celui de la responsabilité/culpabilisation.

Lâcher-prise

Souligner l’incapacité de quelqu’un à lâcher prise présente  plusieurs avantages qui expliquent le succès de ce bonbon magique parmi les cours d’écoles pour grands.

Déjà en proie à une certaine forme de culpabilisation l’ayant conduit à cette impasse, l’individu se voit maintenant chargé d’une nouvelle responsabilité: celle de lâcher prise.

Non seulement il rumine sans cesse le motif de sa souffrance et se perçoit comme responsable, incapable de s’en sortir par une parole ou une action pertinente…Et le voilà maintenant coupable de ne pas savoir lâcher prise.

A partir de ce moment, les mécanismes s’emballent: Il cherchera à lâcher prise, et n’y parvenant pas, il ajoutera de la culpabilité à la culpabilité. L’énorme avantage de cette recommandation proliférante est qu’elle établit un lien de pouvoir, une hiérarchie entre celui qui ne peut– et ne pourra–lâcher prise et celui qui donne ce conseil.

C’est généralement fait avec une telle aisance (« mais enfin, tu n’as qu’à lâcher prise… ») que cette invitation laisse supposer que celui de qui elle émane a déjà parcouru le chemin lui permettant de lâcher prise…Ce qui est à la fois flatteur pour celui qui la fait et destructeur pour celui qui la reçoit.

Dans les cas les plus avancés, l’homme qui dit savoir comment lâcher prise aura une influence sur son partenaire à qui il reste à maîtriser le « pouvoir du lâcher prise ».
Selon les configurations psychologiques, les conséquences peuvent être sérieuses.

Par ailleurs, ce merveilleux conseil est une énorme fourberie.
Pour lâcher prise, il faut avoir prise. Si la personne avait effectivement prise sur ses problèmes et ses émotions, elle les résoudrait ou ferait les ajustements nécessaires.

La spirale de la culpabilité s’entortille et les mailles du filet se resserrent: « Je ne contrôle pas, je dois arrêter de chercher à contrôler, je ne sais pas comment ne plus contrôler alors que c’est si facile pour tous ces gens, quel est donc mon problème? »

Ne pas prendre personnellement

Avançons de quelques pas et saisissons-nous de cette succulente pépite sucrée.
Placez-la sur le bout de votre langue comme vous l’avez fait précédemment et écoutez:

-« Ne le prends pas personnellement »

C’est ici, très précisément, la stratégie bien connue du chien, qui pour se cacher, se fourre la tête dans un buisson, et oublie que le reste de son corps est à la vue de tous.

Ne pas prendre les choses personnellement ne signifie rien du tout.
Une fois encore, cela culpabilise la personne incapable de ne pas prendre les agressions verbales pour elle-même et établit un lien de subordination entre celui qui maîtrise cette technique et celui qui aspire à la maîtriser. Bref.

Ce qui est problématique ici, c’est la dimension sociale que cette recommandation ébauche.
Imaginez-vous une journée où tout ce qui est dit, n’est jamais pris personnellement.
Les phrases seraient prononcées, puis voleraient aux vents du chaos avant de retourner dans les limbes du vide…
La dimension ‘pansement’ en fait un outil de protection qui peut s’avérer efficace à très court terme, mais ne propose en rien une solution soutenable à nos problèmes.

Bien évidemment, elle souligne que nous ne sommes pas responsables des propos de l’autre et s’inscrit alors dans cette logique de déculpabilisation/culpabilisation propre à ces outils de grande distribution.
Dans le monde merveilleux des contrats passés avec nous mêmes, nous ne portons pas la responsabilité des propos de personne. Nous sommes une entité séparée, indépendante et sans interactions.

Initialement, il ne s’agit pas du sens profond de cette phrase. C’est pourtant dans ce sens là que se l’approprient ses plus fervents défenseurs.

Le travers principal est de passer totalement à côté de la possibilité que nous soyons effectivement responsables des propos de l’autre, que notre comportement ait réellement provoqué sa réaction.

La vertu qui nous séduit alors est l’inutilité d’entamer tout processus de remise en question.
Enfin, en ne prenant pas les choses prononcées ou les comportements agressifs ‘personnellement’, nous avons tendance à ne pas les prendre…du tout.
Ainsi, nous passons complètement à côté de la souffrance qui s’exprime à travers les propos de l’autre.

Cet univers fantasque, futuriste et froid propose une psychologie de métal, où les gens se croisent et jamais ne se touchent.

C’est pas moi, c’est dieu, c’est l’univers

-« Ce n’est pas moi qui veux cela: je me laisse guider, c’est mon chemin ».
Miam….un délice de déculpabilisation.
La structure pyramidale dans toute sa splendeur.

Egalement, un grand cas d’école des plateformes téléphoniques:

-passez-moi le responsable, je veux parler à votre chef!
-malheureusement, il est en réunion.
the end.

Que répondre à un argument comme celui ci: « c’est mon chemin, je suis guidé par plus grand que moi »?

Oser répondre à cela, c’est défier Dieu. A partir de là, il n’y a plus grand monde pour s’y opposer.
Seuls quelques abrutis effrénés, quelques pirates hurlants et balbutiant contre les tonneaux (et, accessoirement, pissant contre le vent…).

Le problème est en fait que, sans nous en apercevoir, nous avons changé d’univers, nous avons pénétré le monde tordu de notre interlocuteur. Nous avons accepté, sans même nous en rendre compte, que celui qui se réclame de Dieu, de l’Univers, de son Guide, a effectivement une telle relation privilégiée.

C’est un double tour de magie. Soulevons successivement les manches du prestidigitateur:

A gauche: il n’est pas responsable de ce qui lui arrive, il ne peut que suivre, comment ferait-il autrement…imaginez plutôt, l’univers vous parle et vous n’écoutez pas…Déresponsabilisation.

A droite: Comment oseriez-vous vous y opposer? Quelle insubordination? Pour qui vous prenez-vous, pauvre fou? Moi, dieu me parle. Vous, écoutez-moi.
Syndrome du prophète de pacotille. Culpabilisation et subordination.

Une fois que toutes vos dents seront gâtées par les sucreries bon marché, peut-être irez-vous au delà, derrière les livres de recettes faciles, derrière les conseils de la ménagère du développement spirituel, et vous laisserez derrière vous l’armée des Zombies du Bien-Etre.
Et si, un jour, l’un d’entre eux lève la tête de son jardinet citadin, il  croisera peut-être votre regard.

La question qu’il conviendrait de se poser est la suivante: qui cherche à avoir prise et doit lâcher? Quelle est la personne qui ne doit pas prendre les choses personnellement, quel est celui que l’univers guide?
A cette question, seul le silence répond.

Gya Tei
Allez, allez, au delà des jardins municipaux et des parcs publics.

Franck

textes en lien:

Méditer Comme. 

Le Thérapeutologue.

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