Logiques Émojiques

Les animaux maltraités … emoji fâché,
Les migrants sans demeure … emoji qui pleure,
Les bébés bras en l’air … emoji mdr.

Ludique, me direz-vous.
Douteux et manipulateurs, vous répondrais-je.

La gamme émotionnelle, aux harmoniques riches et complexes, semble s’être polarisée — par le biais des représentations enfantines utilisées en maternelle pour évaluer le travail des 3-5 ans– autour d’une poignée d’éléments caricaturaux.

L’intérêt pour les pourvoyeurs de ce spectre d’expression rétréci que sont les acteurs de la communication (O.S. des smartphones, réseaux sociaux, marchands de trafic en tous genres…), est le facteur amplificateur d’agrégation que ces outils représentent.

Il y a beaucoup plus de chance pour que les utilisateurs se sentent flattés dans leur instinct grégaire en parsemant leurs propos d’éléments visuel.

Par le recours à ce proto-langage, ils se retrouveront d’autant plus facilement en meute inoffensive que la palette des catégories de réactions sera réduite.

Tout est fondé sur l’illusion de proximité.

C’est un effet d’optique qui consiste à penser que, si deux utilisateurs cochent une même case de tableau, ils ont suffisamment en commun pour entretenir une relation. De ces relations naîtra un trafic, un flux que l’on pourra vendre et orienter (annonceurs, marketing politique…)

Je clique sur l’emoji fâché,
Tu cliques sur l’emoji fâché,
Il clique sur l’emoji fâché,

Et nous sommes tous, unanimement et uniformément fâchés. Je ne suis plus seul, me voilà membre d’une communauté, protégé de l’hostilité, de l’adversité du monde.

Les dynamiques de l’appartenance/rejet fonctionnent alors à plein et les positions s’arc-boutent.

De plus en plus grossières et caricaturales, elles se renforcent et s’agrègent davantage en retour.

La réduction du spectre d’expression va dans l’intérêt des acteurs économiques de ces technologies, pour qui ce qui importe ce n’est pas la teneur ou la profondeur des échanges mais la densité de surface de ceux-ci.

Vendeur de trafic, ces acteurs sont littéralement des trafiquants, pour qui seule compte l’addiction de leurs clients aux supports de ces flux.

L’infantilisation, la caricature et le grossier s’engouffrent en priorité, pour peu que l’on entrouvre la porte au simpliste.

C’est précisément ce qui se produit en déroulant la palette des emojis.

L’étape suivante est l’élargissement des logiques émojiques aux sphères du non-digital. C’est en fait le processus de numérisation du monde qui se profile.

Ainsi, les masques que nous porterons dans nos interactions sociales physiques seront de plus en plus caricaturaux.
Ceci est très intéressant quand il s’agit de rendre ces monnaies psychologiques que sont les échanges humains toujours plus modélisables, afin de pouvoir proposer aux problématiques rencontrées des solutions simplistes et acceptées.

Elles seront simplistes du simple fait que les modèles d’expression le seront, et n’auront d’autres possibilités que d’être acceptées puisqu’elles apparaîtront en tant que solutions à un monde de l’injonction hysterisante au rire et au bonheur de surface.
Cette approche problème/solution est une logique de containment. Elle participe à la gestion des foules selon le modèle suivant : « voici la problématique liée à ton profil psychologique, voici la solution ».

Il s’opère alors une systématisation dans l’établissement du profil. Dans l’autre, on aura tendance à voir un schéma, et non plus un individu.

C’est un déni de complexité,
Au travers de ces petites bêtes au visage circulaire, c’est un culte du bébête qui se répand.

Voilà ce qui se joue quand on se laisse prendre au logiques émojiques.
Voilà le monde que nous-mêmes nous dessinons, d’un clic fainéant.

Franck J.

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